BXL Plant II - La saga Poincaré

Green Connections est un collectif d’habitants qui se bat pour des connections vertes entre les communes de Bruxelles et d’Anderlecht. Leur chemin au travers de la jungle des projets et acteurs bruxellois illustre bien à quel point Bruxelles est Absurdistan. Goedele, Astrid et Steven nous racontent comment les autorités elles-mêmes ont finalement choisi d’appliquer de l’urbanisme guérilla pour remédier à l’échec du Contrat de Rénovation Urbaine, prévue pour relier des quartiers ensemble.

L’histoire de Green Connections commence en 2013. Le quartier Poincaré-Aviation à Anderlecht n’est alors pas tout à fait connu pour ces espaces habitables et de qualité ou pour ces espaces vert.

Goedele : Il n’y avait aucune piste cyclable sur le boulevard. Le cabinet Grouwels souhaitait en créer une à partir d’une des trois bandes de circulation alors qu’ Els Ampe s’y opposait et les travaux n’obtenaient pas l’accord de la police. Au final, nous avons eu l’impression que Grouwels elle-même est venue peindre la piste cyclable pendant la nuit : soudain, un beau matin elle était peinte (rire) ! Bruxelles est une grande jungle, mais elle est aussi pleine de surprises, et parfois ce sont des opportunités qui surgissent inopinément. Ici ce sont les autorités elles-mêmes qui se sont adonnées à de l’urbanisme guérilla[1] !

Mais le vrai début de Green Connections, c’était en 2017…

Goedele : Oui. La Région avait décidé de faire un Contrat de Rénovation Urbaine (CRU) autour du quartier Heyvaert et jusqu’au boulevard Poincaré. Vu l’ambition de ces nouveaux contrats de créer des liens entre les quartiers, nous étions contents. Mais nous avons vite déchanté en voyant l’absence quasi-totale d’ambitions pour là où justement le périmètre du CRU se dessine comme une fracture : le boulevard Poincaré. Il s’agissait tout au plus d’y créer des puits de lumière pour la petite Senne en souterrain, et de confirmer la vocation de la berme centrale comme parking pour la ville de Bruxelles ! À la commission de concertation, des habitants et des hôteliers se sont alors exprimés pour demander plus d’espaces publics de qualité et de vert, moins ou pas de parkings sur la berme centrale et une meilleure connexion piétonne transversale entre les quartiers et vers des pôles comme la Porte de Halle, le futur parc Porte de Ninove et le musée MIMA.

Astrid : Leur projet ne reflétait donc en rien les attentes des riverains. C’est à ce moment que notre groupe est né, autour d’un projet alternatif rassemblant nos connaissances et nos idées et qui tombait sous le sens : « green connections ».

Steven : Depuis l’époque des murs d’enceinte du XIVème siècle, le boulevard qui les remplace est une frontière qui empêche tout lien avec les quartiers autours, mais aussi avec le canal. Depuis les choses avançaient ailleurs sur la petite ceinture, comme à la porte de Hal, celle de Ninove, ou à Yser avec le Centre Pompidou - KANAL, mais ici, tout restait encore à faire. Malgré le potentiel immense, malgré l’attente des riverains et malgré ce nouveau CRU, rien n’avait été prévu ! Notre projet et nos idées veulent tout simplement répondre à ce manque en proposant tout un climat autour de connexions vertes, où plein de gens viendraient pour jouer, profiter, traverser,…

Nous avions commencé par faire un diagnostic, avec notamment un inventaire des espaces verts à deux kilomètres à la ronde. Il n’y en avait aucun, excepté quelques toutes petites zones, mais ces petites zones sont elles-mêmes actuellement compromises.

Et qu’est-il arrivé ensuite ?

Astrid : C’est là que nous avons commencé à bouger. Des fêtes de quartier ont été organisées sur la berme avec le comité de la Porte d’Anderlecht en face sur le Boulevard, qui a aussi réalisé une enquête pour collecter les attentes des riverains. Le comité Triangle 1070 au niveau du square de l’Aviation a aussi réalisé une enquête pour connaître l’avis des riverains. Et Bye Bye Petite Ceinture a organisé des ateliers pour imaginer ce que donnerait un avenir qui détrônerait la voiture.

Goedele : Entretemps, il était clair que dans le cadre du CRU il n’y aurait pas l’attention et les moyens à la hauteur du défi pour la berme centrale.
(note de la rédaction) : En effet il s’est entretemps avéré qu’il n’y avait plus de poste prévu pour Poincaré dans les budgets officiels du CRU approuvé en décembre 2017. Le gouvernement semble du coup avoir choisi de simplement retirer du programme du CRU cette fracture importante du paysage et d’aborder son réaménagement d’une autre manière.

Geodele : Pascal Smet a donc annoncé qu’il y aurait d’abord des aménagements temporaires participatifs, puis qu’il lancerait un concours avant les élections pour concevoir un aménagement définitif. Quel échec pour les CRU dont l’ambition est justement de relier des quartiers ensemble ! Bruxelles est vraiment une jungle d’acteurs de plans et de législations. Il faut s’accrocher pour trouver son chemin. Paris par exemple est plus grand mais les choses y sont beaucoup plus simples : l’administration de l’urbanisme de tout Paris se concentre au sein d’un seul acteur, l’APUR (Atelier Parisien d’URbanisme).

Astrid/Goedele/Steven : C’est vrai, on ne sait jamais à qui s’adresser. Opérateurs et cabinets régionaux, communes de Bruxelles-Ville et Anderlecht …Nous avons décidé de frapper à TOUTES les portes, et encore fallait-il savoir où elles étaient ! Pas à pas, par bouche à oreille, il nous a fallu faire notre chemin pour tomber sur les personnes compétentes. Maintenant, nous savons enfin plus ou moins qui se trouve derrière ces portes. Mais comment font ceux qui n’ont pas ce réseau ?

Goedele : Le contact n’était pas toujours facile auprès des acteurs : Bruxelles Environnement et la STIB n’ont par exemple pas répondu à nos demandes. Au final nous avions dépensé beaucoup d’énergie, le groupe s’est essoufflé. Et cet été les bruits de la foire du Midi aux allures de parc d’attraction n’ont pas aidé ! Nous ne sommes pas contre l’idée d’une foire, mais alors une foire à échelle humaine, qui s’ouvre mieux aux quartiers environnants plutôt que de leur tourner le dos avec une façade aveugle, et compatible avec un meilleur aménagement de la berme centrale.

Mais aujourd’hui, vous semblez avoir un regain d’énergie?

Goedele : Oui, depuis cette fin d’été, les choses bougent enfin. Le bureau WAUW (Workshops d’Architectu(u)r(e) & Urbanisme Workshops), désigné par Bruxelles Mobilité pour faire de la participation autour d’aménagements temporaires, a organisé des ateliers, où sans surprise, l’on voit que les participants veulent un aménagement avec moins de voitures et plus de vert ou de récréatif. Puis le ministre de la mobilité a improvisé un aménagement, cette fois-ci deux jours avant le dimanche sans voitures, 40% des parkings ont été enlevés pour y installer une « promenade du peuple » ! Si l’on doit passer par du temporaire, soit, au moins ça avance !

Steven : L’idée de Bruxelles Mobilité est en fait de créer des aménagements temporaires cette année autour de 3 zones situées entre la porte d’Anderlecht et la gare du midi. Pourquoi avoir choisi ces trois zones là ? Nous espérons tout de même que l’ambition de la Région va plus loin car c’est tout le boulevard qui doit être repensé, et si possible de façade à façade.

Goedele : Les choses avancent, mais il reste beaucoup d’inconnues, à commencer par le résultat des élections régionales : le futur ministre de la mobilité donnera-t-il suite au projet actuel ? Un auteur de projet devrait être sélectionné encore début 2019 pour concevoir un aménagement définitif. Va-t-il être à la hauteur des ambitions des riverains ? Et les autorités seront-elles prêtes à retirer les parkings restants ?  Y a-t-il des alternatives et sont-elles assez connues ? Au travers des changements de législatures, et de tant de projets et cadres législatifs différents, du morcellement de l’aménagement en 3 zones, des besoins actuels d’une foire du midi hors échelle qui demande de faire table rase chaque été de tout mobilier et aménagement, c’est la pérennité et cohérence du projet qui est en jeu.

Astrid : Nous ne baissons pas les bras. Autour de nous les gens sentent qu’ils faut se bouger mais parmi les différents pouvoirs publics concernés, tout le monde n’est pas encore conscient des enjeux.

Goedele : C’est donc reparti, nous (re-)frappons à toutes les portes, écrivons des lettres, interpelons les élus pour mettre le projet à l’agenda politique et étoffer le programme des partis. Car c’est justement aujourd’hui que Green Connections doit continuer son action.

Marie Coûteaux

 

[1] L'urbanisme guérilla, ou urbanisme tactique, est une tendance récente en urbanisme qui propose des aménagements temporaires dans des espaces publics avec du mobilier ou des accessoires faciles à monter et démonter -plantation en pots, balançoires, fauteuils en palettes, marquage au sol … pour comprendre par l’expérience ce qu’un espace, un lieu nécessite…  C’est aussi un moyen pour des citoyens de se l’approprier lorsqu’il est délaissé.