Cure détox - et si on arrêtait de financer la ville par la promotion immobilière ? Première partie : l’Anderlecht d’antan

Image: Géry Leloutre, Cartographie: S. Vermeulen

Lecture d’un article paru dans le numéro spécial de la revue Bruxelles Patrimoines de septembre 2017, à l’aune de l’actualité urbanistique bruxelloise. “Le park system d’Anderlecht - construction d’un espace public pour la couronne verte bruxelloise” de l’architecte et urbaniste Géry Leloutre.

C’est l’histoire d’un rêve. Un beau rêve. Celui d’un urbanisme sans limites. D’un urbanisme fort et visionnaire, qui arrivait à donner à chaque citoyen logement, équipement et espaces verts à proximité dans une vision structurante de la ville. Un rêve comme on ne peut plus en faire, qui fonctionnait grâce à des opérations immobilières de haut vol sous l’égide de pouvoirs publics encore forts, sur des terrains disponibles à profusion. Un rêve qu’il nous faut maintenant lâcher, pour enfin atterrir chez nous.

Il était une fois Anderlecht, milieu du XXème

Au milieu du XXème siècle, il était encore question pour certaines communes bruxelloises de construire la ville sur ce qui était pour la plupart des champs et terres peu urbanisées. Retour dans ce texte sur cet article de Géry Leloutre qui décrit, de manière claire et documentée, comment le cas d’Anderlecht exemplifie un art d’urbaniser bien ancré en Belgique, qui eut son âge d’or mais qui, à notre sens et au jour d’aujourd’hui ne peut plus fonctionner. La preuve sera faite dans un second texte qui fera bientôt suite en prolongeant les réflexions dans notre actualité urbaine.

L’âge d’or : le parc system d’Anderlecht

Mais d’abord commençons cette histoire au début du XXème siècle. Anderlecht, explique Géry Leloutre, avait une vision particulièrement volontariste et éclairée de ce que devait devenir cette portion de ville : maillage vert à échelle métropolitaine, quartiers d’habitations pour la classe moyenne, équipements publics, avec “pour chaque citoyen une gamme étendue de commodités matérielles”… Que rêver de plus ? 

Pour s’en donner les moyens, elle mit en œuvre avec brio le savoir-faire de l’époque, qui découlait d’un cadre légal et d’une “culture” belges du faire la ville eux-mêmes issus de l’époque des grands parcs du roi Léopold II (1865 – 1909). Il s’agissait d’associer le gouvernement à des promoteurs privés pour financer les opérations.

Une recette bien rôdée

Plus particulièrement, il s’agissait premièrement d’acheter en masse et à bas prix des terrains dans ce qui était alors la périphérie. Beaucoup plus, en fait, que les terrains nécessaires à la construction des dits parcs, équipements et ensemble de logements abordables dont la commune souhaitait se doter. 

Par exemple, pour l’aménagement de l’un des parcs prévus, le parc Astrid, Anderlecht expropria et acquit de larges zones dans et autour des 15 ha qui lui seraient consacrés. Après les avoir réaffectées en terres à bâtir, elle en a vendu la plus grande partie à des promoteurs privés pour développement, par exemple sous la forme de logements pour la classe moyenne. 

L’astuce? Un périmètre bien plus grand que l’aménagement visé

Il importait que ces terrains adjacents au parc soient donc achetés simultanément et en nombre suffisant, tout simplement car c’était la plus-value de leur développement immobilier qui devait financer le parc ou l’équipement désiré. Les pouvoirs publics ont donc été à même d’engranger une partie des plus-values réalisées sur des opérations privées -celles qui eurent lieu tout autour- grâce à de fines négociations menées avec les promoteurs dans un contexte qui jouait beaucoup plus en leur faveur qu’à notre époque, et à un savoir-faire bien maîtrisé. Notons que jauger à l’avance la taille du “grand périmètre” -celui du projet et des opérations qui entoureraient le projet- faisait partie intégrante de ce savoir-faire.

Un résultat prodigieux

Le résultat est prodigieux : au-delà du parc Astrid, c’est tout un système de parcs reliés entre eux qui fut créé, et nous sommes beaucoup à encore bénéficier aujourd’hui d’un vrai “parc system” qui structure le paysage d’un bout à l’autre du tronçon de ceinture verte qui la traverse : quartiers et boulevards aérés, espaces verts nombreux et last but not least, la préservation de la Pede et Neerpede en espace semi-rural dans l’idée de “créer un «véritable bois de la Cambre» à destination de la population ouvrière anderlechtoise”. Espace rural qui n’a pas de prix aujourd’hui.

Hélas, cette belle histoire ne peut plus avoir lieu aujourd’hui

Cette histoire, magnifique s’il en est, montre combien rêver la ville, de la manière la plus visionnaire qu’il soit, fut indissociable d’un rêve d’expansion sur une série de terres d’où extraire du capital. Ce rêve est aujourd’hui impossible. Faut-il le rappeler? Les conditions ne sont plus les mêmes. Manque cruel de terrains bon marché à profusion, et perte de pouvoir et de compétences sur les marchés immobiliers chez les opérateurs publics, ... tout cela sur fond de crise (ou débâcle...) sociale et environnementale, une crise où justement, les sols peinent à rester ce qu’ils sont au départ : des supports de pratiques, de vies interdépendantes et de résilience. 

Alors...On fait quoi ?? Comment développer une vision forte et paysagère aujourd’hui et dans de telles conditions tout en se désintoxiquant et de la tentation de traiter les sols restants comme de simples “réserves foncières” à rentabiliser? 

Le prochain article nous plongera dans l’actualité pour tenter de répondre à ces questions !

Marie Coûteaux