Faire collectif à Bruxelles , l’initiative citoyenne et l’expérience «CitizenDev» - Assembler des " briques méthodos "

Assembler des “briques méthodos”

pour accompagner l’émergence et la pérennisation d’une culture d’initiatives citoyennes

Trois ans d’expérimentation avec l’approche Asset-Based Community Development ABCD à Bruxelles n’ont pas été un trajet linéaire. C’était une aventure que nous avons vécue dans chacune de nos trois communautés à différentes sauces. Tantôt une certaine étape devient le pilier de l’action, sur laquelle repose la suite ; tantôt cette même étape s'emboîte dans des démarches déjà entamées préalablement. Certaines étapes se succèdent, d’autres s’enchevêtrent ou se répondent. Les choses se construisent peu à peu, comme dans un jeu de construction Lego. Aucune brique est révolutionnaire en soit mais chaque brique a son importance, son utilité. Assemblées, ces différentes pièces peuvent former une maison, un magasin, un château… une nouvelle manière de développer la ville. Il n’y a pas de meilleures manières que d’autres, ce sont des productions différentes, aux utilités et fonctions différentes. L’analogie est facilement transposable à l’action communautaire. Nous allons vous présenter ces différentes briques, toutes utilisées dans le cadre de CitizenDev.

Brique 1 - Reconnaissance et valorisation

L’approche ABCD est basée sur la recherche des “atouts” et “compétences” des membres d’un quartier ou d’une communauté. Il s’agit d’un discours et d’une vision optimiste qui tend à “voir le verre à moitié plein plutôt que le verre à moitié vide”.

Dans les trois livings labs, le projet CitizenDev démarre en allant à la recherche des atouts et compétences, de différentes manières, en s’adaptant au public, aux réseaux existants et aux outils disponibles. Rapidement, les travailleurs d’EVA Bxl et du CLTB constatent que les termes « atout », vocabulaire propre à l’ABCD, ou même «rêve» paralysent certaines personnes potentiellement intéressées par le projet. Cela constitue une entrave à l’engagement de personnes des milieux populaires souvent socialisées dans un vocabulaire de la difficulté et du manque. Une travailleuse relate :

“Quand on parle des envies et des rêves, les gens s’enfuient! Ils me regardent de manière ironique : ‘tu veux réaliser mon rêve? Tu vas me trouver du boulot c’est ça?’ Et si c’est pas un boulot, c’est un logement ou une petite copine.”

Nous remarquons donc qu’une partie des habitants rencontrés n’a pas l’habitude d’être sollicité pour exprimer « rêves et envies », voire même de se penser comme des personnes qui ont des  « ressources » pour le quartier. En plus la notion d’envie n’est pas strictement liée à celle d’atout : on peut avoir envie de faire quelque chose sans en avoir la moindre des compétences ou en tout cas en ignorant les posséder. Les compétences peuvent aussi surgir en cours d’action, soutenues par le collectif et en complémentarité avec celles de ses autres membres.

Face à ce constat la méthode a donc été prise avec souplesse. Les travailleurs s’adaptent au cas par cas aux personnes rencontrées, adaptent leur langage et prennent le temps. Comme dans tout travail communautaire, c’est souvent après plusieurs échanges que des liens se créent, que les personnes dévoilent leurs qualités, motivations et envies pour le quartier…

Si le vocabulaire s’adapte, les notions de savoir-faire ou de contribution ne sont pas pour autant complètement oubliées dans le quartier Brabant et au CLTB. Elles sont récoltées parfois de manière plus informelle. Lors du Metalab, un membre de la Team du Local de Quartier explique à propos de la méthode ABCD:

“C'était pas formel, mais ça se faisait. (...) Les travailleuses quand elles allaient vers les gens posaient la question des compétences, on le faisait sans formaliser. Quand on rentrait en contact avec les gens, moi je le faisais sans connaître la méthode. Quand quelqu’un venait au local, le premier truc que je fais c’est “si tu veux nous aider, qu’est-ce que tu sais faire? ””.

A Matongé le constat est différent. Ici, les travailleurs continuent d’utiliser les concepts ‘atouts’, ‘savoir-faire’ et ‘rêves’ tout au long du projet - avec entre autres le Monument des atouts” en construction. Cette approche semble être accueillie avec enthousiasme par le public de la communauté sub-saharienne. Une personne ressource et un connecteur de la première heure, l’exprime ainsi :

“ La Belgique a un devoir vis-à-vis de notre communauté : il faut récupérer les gens qui sont en-bas, valoriser leur savoir-parler, savoir-faire et savoir-être, leur donner une utilité. (...) Les accompagner comme ça, ce sera utile.”

Un autre connecteur et porteur d’un festival de jeux africains issu de CitizenDev, nous explique que ce n’est pas (seulement) lui en tant que personne qui a besoin de valorisation mais sa communauté. Quand le travailleur du BRAL lui demande s’il ne va pas droit au burnout, tellement il bosse, il répond :

« Oui, mais je veux tellement que le festival soit un succès! S’il n’y a pas beaucoup de monde, les gens vont dire : Ah tu vois ? C’est organisé par des africains ! »

Ce qui constitue une caractéristique de l’approche ABCD maintenue durant tout le projet, c’est que poser des questions directes (“Quel est votre savoir-faire?”) est parfois trop effrayant et contre productif. Par contre recourir à un discours enthousiaste faisant comprendre que tout un chacun peut aider et qui motive à s’investir semble bien fonctionner avec tous nos publics. Montrer une reconnaissance pour les contributions de tous est une des  clés pour une approche stimulante. Le succès de la “Team” du living lab Brabant par exemple, est qu’elle s’est constituée en un réseau qui offre des reconnaissances symboliques. Cette habitante de Brabant, parle d’une autre membre très impliquée de la Team du Local de Quartier:

“ Mais elle m’a fait une grande énergie parce que j’étais un peu faible. Elle me disait «Toi, tu parles super bien avec les gens »”.

Cette caractéristique a marqué une véritable convergence entre tous les participants du projet. A travers les expériences autour du Local de Quartier, apparaît en filigrane : le discours enthousiaste des salariées, les allers et venues des habitants pendant la rénovation du local... Cet aspect informel tient plus de qualités relationnelles propres à chacun que de compétences professionnelles. La méthode est basée sur des rencontres et connexions entre des individus qu’ils soient habitants ou salariés. Le contact humain revêt une importance essentielle.

Brique 2 - Inventaires des atouts

L’inventaire des atouts, la 2e brique méthodologique de CitizenDev, a comme premier objectif de recenser les ressources de la communauté ainsi que leurs rêves et envies pour cette communauté. Mais, au-delà d’un simple recensement, l’ambition de cet inventaire est aussi et surtout de créer des liens, des connexions entre différentes personnes, projets ou associations de quartier.

Les ressources relevées sont de plusieurs types : les compétences et les rêves des habitants, ceux des associations locales ainsi que les ressources physiques (un lieu, des outils, etc.). L’inventaire permet de réunir des personnes autour d’intérêts communs ou de complémentarités et d’ouvrir les opportunités locales en terme d’initiatives ou de ressources.  L’ABCD cherche ainsi à combiner la valorisation du potentiel de chacun dans le collectif, la création de lien entre les individus et la capacité de donner aux individus un certain contrôle sur les choses qui les concernent directement.

En termes d’outils utilisés pour récolter les atouts, la littérature ABCD classique prône de réaliser l’inventaire sur base d’une grille d’entretiens comme support pour interroger d’autres personnes dans le quartier à propos de leurs atouts, des ressources du quartier et de leurs envies. Les trois livings labs ont tenté l’exercice et ont élaboré une grille commune, chacun ajustant légèrement les questions en fonction de son contexte. En parallèle, s’organisent des rencontres informelles (dans des lieux stratégiques du quartier, durant des évènements particuliers au CLTB) ou des échanges plus formalisés auprès de groupes déjà constitués (une association de commerçants à Matongé, un Groupe-projet d’habitants du CLTB, une activité chez BilobaHuis dans le quartier Brabant, etc.). Lors de ces rencontres, divers outils sont mobilisés, choisis et adaptés en fonction du contexte et du public, comme par exemple des photolangages, une Wafelbank[1], une cartographie des atouts, une radio des atouts, un journal des atouts, une caravane placée dans l’espace public, etc.

Chaque living lab mobilise différemment les outils. Au CLTB, la grille formelle est utilisée pour réaliser quelques dizaines d’entretiens avant d’être assouplie. Ces rencontres individuelles sont importantes pour toucher des publics qui ne participent d’habitude pas aux activités collectives du CLTB (AG, formations, brocante…) ou qui prennent peu la parole en public, qui parlent difficilement le français. Elles permettent de renforcer les liens entre les membres et l’association, de répondre à des questions concrètes en matière de logement et de mieux comprendre qui sont les membres inscrits que nous voyons plus rarement.

Finalement au CLTB et à Matongé se réalisent entre 200 et 300 entretiens chacun, inventoriant les compétences de chacune des personnes rencontrées. Dans le quartier Brabant, l’inventaire se construit de manière plus informelle.

Une ambition qui constitue également une difficulté de l’inventaire classique ABCD, est de ne pas être une photo figée à un moment donné mais un processus évolutif. En effet, la méthode prône de continuer à enrichir l’inventaire tout au long de l’expérience (voire au-delà, dans une perspective de pérennisation de la dynamique). Dans notre cas, il démarre bel et bien avec le début du projet CitizenDev, mais n’est pas enrichi jusqu’à la fin. In fine, il fonctionne essentiellement comme base de données qui permet aux travailleurs de recontacter et de réunir les gens autour de leurs atouts/envies.

Si l’approche ABCD recommande une appropriation de l’inventaire par les acteurs eux-mêmes, force est de constater que dans les trois living labs l’inventaire est approprié uniquement par les travailleurs. Premièrement parce que ce sont essentiellement les travailleurs qui vont à la rencontre de personnes dans le quartier pour récolter leurs ressources et envies. Deuxièmement, ce sont eux, surtout, qui ont la vision d’ensemble, qui rencontrent tout le monde, qui font l'exercice de synthèse, qui ont la vision d’ensemble des personnes rencontrées et qui proposent de les regrouper par thématique/collectif.

A Matongé, le BRAL propose une petite fiche ‘atouts et rêves’ pour permettre aux connecteurs de réaliser eux-mêmes l’inventaire. La fiche est une version très allégée du questionnaire qu’on peut facilement mettre dans sa poche et remplir rapidement. La fiche est utilisée lors de quelques moments conviviaux et est accueillie avec enthousiasme par les connecteurs. Or, cela ne sert pas non plus vraiment. Le fait que le partenaire du Contrat de Quartier ne l’approuve jamais vraiment freine le BRAL à la lancer effectivement dans le quartier et à développer un réseau de boîtes où les gens peuvent déposer des fiches remplies à plusieurs endroits associatifs ou commerciaux. Cela limite l’appropriation de l’inventaire par les citoyens.

Notons que l’opportunité de rendre accessible ces bases de données afin que les habitants repèrent eux-mêmes les possibles connexions dans leur quartier est longuement discutée. Deux difficultés nous conduisent à ne pas le faire : les questions relatives à la vie privée et la gageur de tenir à jour la base de données, considérée comme n’étant pas prioritaire (par rapport aux actions concrètes à mener). Après un certain temps et automatiquement, l’accompagnement des initiatives citoyennes lancées prend la place des rencontres pour renforcer l’inventaire, faute de temps pour tout faire. Ce dernier point nous amène à relever l’enjeu d’une double temporalité : le temps que nécessite l’inventaire des atouts versus le besoin rapide d’actions des personnes rencontrées en début de processus (auquel s’ajoute les attentes de résultats observables, quantifiables de la part des pouvoirs subsidiant).

Une fois que ces initiatives citoyennes se multiplient, nous constatons que la dynamique dans nos communautés a un effet « boule de neige». Les apports des uns stimulent les autres à s’engager aussi, beaucoup plus que ce que peuvent obtenir les travailleurs s’ils restaient seuls à faire ce travail de mobilisation et de mise en lien. Ceci diminue le besoin d’un inventaire. Après deux ans de living lab Matongé, quelqu’un vient voir le BRAL parce qu’il a vu les initiatives d’autres personnes et il a envie de faire quelque-chose lui-même. Et un commerçant du quartier rassemble un groupe pour lancer un réveillon solidaire pour les sans-abris, autonomes dès le départ mais qui appellent leur initiative ‘Connect Matongé[2]’.

Brique 3 - Le lieu

L’approche ABCD est conçue autour de l’idée d’une communauté qui est territorialement centrée. Le pari de CitizenDev était de tester si l’approche permettrait aussi de développer une dynamique citoyenne au sein d’une association telle que le CLTB, dont les membres sont diffus sur tout le territoire bruxellois. Nos expériences montrent que ce n’est pas aisé. Ceci implique des enjeux liés à l’accessibilité pour les membres (la distance entre le lieu de l’activité et le lieu de résidence est parfois un frein à la participation), à la disponibilité de lieux adaptés pour y développer les activités, et à l’ancrage local des actions, en lien avec le public de proximité. Ces enjeux influencent le potentiel de pérennisation de la dynamique lancée sur le long terme.

Un atout fondamental est de disposer d’un lieu pour se rencontrer. A Brabant, disposer d’un local permet d’enclencher une dynamique, de construire une multitude d’activités et de rassembler (voir le portrait de La Team). Inversement au CLTB et à Matongé, l’absence de lieu facilement disponible et appropriable complique la mise en réseau. Les connecteurs à Matongé expriment vite le rêve de pouvoir davantage s’approprier l’infrastructure de Kuumba asbl[3], la Maison Africaine-Flamande, comme pivot et catalyseur de la dynamique citoyenne, un rêve qu’on essaie de concilier avec la gestion de l’asbl, en concertation avec la direction. Quant au CLTB, après avoir accueilli dans ses bureaux des activités telles que des tables de conversation, des ateliers cuisines, ou des formations autour de la mobilité douce, au prix parfois d’une cohabitation difficile avec les travailleurs à l’étroit dans leurs locaux peu adaptés à recevoir tant de passage, l’opportunité de mettre à disposition un bâtiment vide en attente de rénovation était bienvenue. Depuis mai 2019, les membres ont pu disposer de certaines parties du bâtiment Abbé Cuylits en occupation temporaire, ce qui a permis de démarrer une nouvelle dynamique.

Brique 4 - Ouverture thématique

Pour être en phase avec les concepts centraux de la valorisation des atouts et de l’autogestion il est important de montrer patte blanche aux citoyens quant au choix des thèmes sur lesquels ils désirent travailler. Une telle ouverture thématique est un luxe que pas mal de travailleurs communautaires ou fonctionnaires ne peuvent se permettre dans leurs relations avec des initiatives citoyennes ou dans l’accompagnement de processus participatifs. Souvent les associations de terrain, maisons de quartier ou dispositifs publics ont des thèmes prédéfinis qui contraignent leur projet puisqu’ils sont censés mobiliser les habitants dans ces cadres-là.

Nos expérimentations montrent qu’une multitude de thèmes sont abordés par les citoyens si on travaille le développement local sans prérogatives : cohésion sociale, culture, récupération de vêtements, économie locale, verdurisation, conversations en français, apprentissage de langues ...

Cette ouverture est parfois vertigineuse ou épuisante, que ce soit pour les travailleurs qui accompagnent ou pour les participants trop sollicités ou perdus face à ce qui est parfois considéré comme un flou. Au CLTB, après avoir expérimenté cette ouverture presque deux ans, il a été décidé collectivement, y compris avec les connecteurs, de recentrer les thématiques sur les missions du CLTB, dont celle de créer des liens entre les membres. Du coup l’initiative ‘Gym pour personnes âgées’ s’autonomise du CLTB parce que, dans les faits, peu de membres sont des personnes âgées (les candidats acheteurs se voient refuser toute possibilité de crédit pour financer un achat immobilier à partir d’un certain âge). Cela traduit également une distanciation par rapport à l’approche ABCD pour correspondre davantage aux enjeux du living lab en recentrant cette ouverture sur ses propres missions : une association qui vise à « renforcer sa communauté » et à proposer des logements inscrits dans une dynamique de quartier.

Brique 5 - Connexions

L’approche ABCD vise à renforcer les solidarités horizontales, à impulser et solidifier des communautés. Le travailleur communautaire doit aller à la recherche de citoyens qui mettent les gens en relation, qui “connectent”. Rapidement, après avoir réalisé quelques entretiens, commence à émerger des connexions intuitives, spontanées où on met en contact une personne avec une autre qui pourrait l’aider. Le besoin de ce genre de connexions s’est fait sentir depuis le début du projet : un groupe cherche un local et le travailleur les met en contact avec une association, ou alors un collectif a un projet de bacs à fleurs et le travailleur connaît quelqu’un qui a des compétences en menuiserie. Avec le temps d’autres formes de connexions “plus complexes“ sont apparues : les travailleurs invitent des personnes qu’ils ont rencontrées et ‘inventoriées’ pour des brainstormings autour d’objectifs ou rêves communs. A Matongé trois grands brainstormings ont eu lieu, notamment sur la valorisation du caractère africain du quartier, sur l’environnement et l’espace public et finalement une autour d’activités artistiques sur les atouts du quartier. Ce sont autant de moments de connexion.

Les connexions font donc partie intégrante du processus. Ce n’est pas uniquement le travailleur qui exécute cette tâche. Un “connecteur” est une personne qui crée du lien entre des personnes, des groupes et des lieux (reconnus comme les ressources d’un quartier, d’une communauté). Ces connecteurs sont eux-mêmes fédérés autour d’une « Table des Connecteurs », sorte de “comité de pilotage”. Ce faisant, nous n’avons bien sûr pas inventé l’eau chaude; nous avons plutôt renforcé et encouragé le rôle de connecteur de certaines personnes, en vue de favoriser une dynamique de mise en lien, une culture d’entraide, de synergies au sein d’un quartier ou d’une communauté.

“A Matongé la communication ça ne se fait pas avec des flyers, moi je vis là depuis 28 ans. On parle ensemble, on rencontre, on discute, on boit un verre, c’est comme ça que ça se passe, la communication. On est à combien là, à 20, il suffit qu’on se disperse, qu’on sonne aux portes…” (un commerçant dans le quartier, initiateur du collectif Connect Matongé)

Au living lab Brabant les personnes les plus présentes dans le Local du Quartier sont de véritables « connecteurs ». Chacun est un « point de repère » pour certains habitants du quartier. Ceux-ci passent lorsqu’ils savent que la personne avec laquelle ils entretiennent des liens plus forts est présente. Ils connectent, mettent en lien, rassemblent autour d’activités formelles ou informelles. Peu à peu, se constitue un réseau de petites solidarités entre les personnes fréquentant régulièrement le Local, intégrant les personnes plus actives et celles d’un deuxième cercle. Elles se rendent des services. Lorsque l’une est malade, les autres prennent des nouvelles, s’arrangent pour passer lui apporter à manger, une soupe qu’elle aime bien, un plat de sa spécialité… Elles tiennent compte des contraintes des unes et des autres, se remplacent si besoin...

Au côté des connecteurs, se trouvent une multitude de personnes avec une diversité de degrés et de formes d’engagements. Tous les citoyens qui participent au projet CitizenDev, qu’ils soient membres d’une association comme le CLTB, membres d’une communauté culturelle à Matongé ou habitants à Brabant, n’y sont pas engagés de la même manière. Il y a des habitants qui s’impliquent dans l’ensemble de la dynamique du living lab, voir aussi dans la recherche-action. Ils sont les connecteurs, moteurs du projet. C’est à partir de leurs actions que se constituent des collectifs. Il y a des gens qui s’investissent à fond dans leur initiative citoyenne sans pour autant participer au reste des dynamiques de CitizenDev. Par ailleurs, certaines personnes ne participent que de manière occasionnelle ou à des évènements ponctuels. Finalement il y a aussi les bénéficiaires des initiatives : les enfants de l’école de devoir, les personnes qui apprennent le vélo, les consommateurs de la table d’hôte, même si nous essayons toujours de tous les stimuler, c’est à dire les motiver à être non seulement bénéficiaires mais aussi acteurs.

L’image d’un vol d’étourneau dans le ciel semble plus adéquat que le concept de „collectif “ pour décrire les réseaux qui se constituent dans nos livings labs. Le terme "collectif" a tendance à évoquer un groupe figé et pérenne dans le temps.  Alors que ce qui se crée ce sont plutôt des dynamiques de groupe en constante évolution, qui se croisent et décroisent, se regroupent et se détachent... à l'image du vol d'étourneau. De loin, on pourrait penser qu’il s’agit d’un melting pot désordonné mais il fonctionne et amène quelque part. A l’instar de ces vols, nos réseaux sont des paysages de personnes qui vont et viennent, qui se connaissent ou se rencontrent pour la première fois lors d’activités CitizenDev, et qui apportent leurs contributions à gauche et à droite. Pendant la rénovation du Local de Quartier Yves est la personne centrale mais différentes personnes viennent, donnent un coup de main ou un pot de peinture et s‘en vont. A Matongé certaines personnes porteuses d’une initiative participent aux rencontres et dynamiques d’autres collectifs.

Bien sûr toute catégorisation ou description s’avère réductrice. Elle ne vaut pas à tous les moments, pour toutes les initiatives et pour les trois living labs. Mais l’image du vol illustre que l’intensité de l’engagement peut varier en fonction des activités menées et des collectifs qui les supportent. Parfois la spécialisation s’accompagne de la coopération de tous les membres de l’équipe sur l’ensemble des “collectifs” (Brabant). Parfois elle peut conduire, faute de relais, à l’épuisement du lanceur d’activités. Plusieures initiatives s’arrêtent après un temps. Un moment donné, l’atelier cuisine, qui est devenu la Green Cantine plus tard, ne semble pas résister à l’épreuve du temps non plus. L’initiatrice raconte:

« On a concrétisé l’atelier cuisine, local à la rue Gray, on a pu faire l’atelier, tout chaud tout flamme au début. Couscous marocain délicieux. Mais, plus tard, je me suis retrouvée seule ! Puis il y a quand même l’espoir que ça reprenne »

L’intensité de l’engagement du premier cercle peut varier aussi en fonction de la dynamique collective qui s’y installe. Certains collectifs ne prennent pas parce que celui qui le porte ne joue pas le jeu du collectif ou ne respecte pas les règles du jeu du processus collectif de délibération. C’est le cas d’un des projets à Matongé même s’il repose sur un objectif de reconnaissance culturelle.

Les connecteurs ont tous des compétences différentes et complémentaires mises au service du collectif. Durant la rénovation du Local de Quartier, une partie s’investit dans les travaux tandis que d’autres préfèrent participer aux réunions, chacun selon ses affinités personnelles. Pour que les collectifs prennent et tiennent les compétences doivent être plurielles. La Team (Brabant) est mixte, polyvalente, polyglotte, chacun ayant ses spécificités. C’est ainsi qu’ils peuvent compter tant sur des compétences manuelles, organisationnelles, administratives, linguistiques, qu’intellectuelles et, progressivement, assurer la gestion d’un Local de Quartier aux diverses activités. A la Green Cantine l’initiatrice est maintenant renforcée par des femmes qui possèdent des compétences diverses : comptabilité, administratives, maîtrise des normes Afsca… Les compétences organisationnelles sont mises au service des compétences techniques. Chacun vient avec ce qu’il sait faire et le caractère bénévole est une garantie pour pouvoir valoriser la contribution de tous. A côté de ces compétences le fait de connaître son quartier, d’y avoir vécu constitue également une compétence pratique non négligeable.

Le soutien entre connecteurs s’avère également important pour maintenir la motivation dans le temps. Les initiatives s’inscrivent dans la durée grâce à quelques individualités fortes du premier cercle qui assument énormément de responsabilités. La question de savoir ce qui se passera lorsqu’un connecteur quittera le projet en inquiète plus d’un.

Le rôle de l’accompagnateur professionnel des connecteurs est bien souvent déterminant tant pour les détecter, les rassembler, les motiver que pour peu à peu s’en détacher. Dans ce cas, l’accompagnateur agit comme facilitateur pour l’émergence et le renforcement de collectifs citoyens. Comme point de départ et pivot central. Son attitude doit varier en fonction de ce que la communauté et le territoire révèlent. L’équilibre est délicat : le travailleur doit pouvoir s’attacher mais aussi se détacher quand les initiatives n’ont plus besoin de lui. Être un accompagnateur, c’est un métier. Nous pensons qu’il faut favoriser la réactualisation du travail social communautaire, entendu au sens fort du terme, en valorisant les atouts des gens, les « centralités populaires » , en stimulant l’autogestion.

Brique 6 - Autogestion

Une des clés de l’approche ABCD est l’autogestion. Toute la philosophie ABCD est basée sur le postulat que les communautés doivent être les acteurs et producteurs de leur propre bien-être et non pas les consommateurs de services rendus par des pouvoirs publics ou experts externes.

En fait, la littérature ABCD ne parle que peu des pouvoirs publics. Cette vision est d’ailleurs souvent critiquée comme néolibérale et comme plaidoyer pour une déresponsabilisation de l’état qui devrait alors être substitué par l’autogestion. Nous ne partageons pas ce regard anglo-saxon ; avec le dernier Metalab et la visite/table ronde nous plaidons pour une co-création du développement local entre les pouvoirs publics, les associations et les citoyens. Or, pour pouvoir mobiliser l’initiative citoyenne, l’autogestion de certaines activités est fondamentale selon nous. Pour les trois living labs, il est évident que la capacité, dans une communauté, de construire des solutions pour répondre à ses propres défis va de pair avec l’appropriation citoyenne des instruments de la construction de leur cadre de vie ou des processus décisionnels qui y touchent.

Des facteurs inattendus peuvent faciliter l’autonomie. Ainsi à Brabant, toujours, l’absence prolongée des travailleurs pour des raisons de santé provoque une autonomisation plus rapide que celle envisagée initialement. Les connecteurs se mobilisent et s’organisent pour que les activités continuent, que les permanences soient assurées, que les habitants fréquentent le Local. Ils font beaucoup, parfois trop, sacrifiant d’autres temps qui leur sont importants ou s’épuisant.

« Au début on a fait de l’excès de zèle. On était vraiment là toute la journée. Et, disons que ça ne va pas quoi… Il faut se dire qu’à côté de ceci on a encore une vie, donc on s’est dit: ça ne va pas ». (Membre de la Team)

L’autogestion s’expérimente peu à peu, à certains moments, pour prendre en charge certaines thématiques ou activités, dans certains contextes.

A Brabant, l’autogestion s’apprend sur le tas, en la pratiquant, en l’expérimentant. Il n’est pas toujours facile, ni pour les travailleurs, ni pour l’équipe de bénévoles de trouver l’équilibre entre soutien et autonomie. Lorsqu’en septembre, la première employée revient après une longue absence, il faut lui refaire une place, et elle doit en retrouver une. L’équipe bénévole attend de sa part qu’elle réorganise les réunions formelles qui, jusque-là, étaient portées par les travailleurs. Mais cette attente est implicite. Tout le monde tâte, ne voulant rien imposer, et, parfois, n’osant pas demander. Vient alors une période de flou. Les connecteurs, autonomes une période, redeviennent à certains niveaux dépendants d’EVA Bxl. Ils attendent des travailleurs qu’ils organisent les réunions, et du coup, attendent cette réunion pour pouvoir prendre des décisions collectives autour d’activités (fête annuelle, passage d’étudiants dans le quartier, étagères pour la bourse aux vêtements etc.). En décidant de travailler ensemble à bras le corps la question de l’autonomie, certaines tensions disparaissent et un nouvel équilibre se construit. Le fait que ce soit la coordinatrice d’EVA Bxl elle-même qui encadre les premières réunions de travail à ce sujet est perçu très positivement, même s’il reste un certain flou. Petit à petit, et surtout vers la fin du projet, la Team se prépare pour continuer l’initiative par ses propres moyens.

A la Green Cantine (CLTB) l’accompagnateur engagé pour une courte durée dont la principale mission est de consolider le groupe, dit souvent aux femmes : "ça c'est le genre de choses que vous devez faire seule. Comment vous allez faire quand je serai parti ?”. Que ce soit prendre des contacts avec des structures qui disposent de cuisine équipée, rédiger le premier jet d’un flyer pour se faire connaître, ou estimer à partir de combien de couverts une table d'hôtes peut être rentable, l’accompagnateur incite le groupe à trouver lui-même les réponses. Il est là pour les soutenir, les aider dans certaines démarches administratives et comptables, mais pas pour répondre à toutes leurs questions, ni pour monter le projet à leur place.

A Matongé, dans une perspective d’autonomisation, les travailleurs commencent vite à se répartir les tâches de gestion de la Table des Connecteurs avec les connecteurs eux-mêmes. Si pendant la première année ce fut encore les travailleurs qui font l’ordre du jour, qui président la réunion, qui donnent les infos et qui font le pv, plus tard des connecteurs prennent le relais pour modérer la réunion, noter les conclusions sur de grandes feuilles, être le maître du temps… Pendant l’été 2018 la Table des Connecteurs a assume aussi son rôle de comité de pilotage du living lab en construisant une proposition de règlement pour le budget participatif (BP) du Contrat de Quartier qui allait organiser le financement d’initiatives citoyennes.

Malheureusement nous n’avons pas pu continuer cette appropriation. En cours de route notre partenaire, en charge du projet PDCA du Contrat de Quartier Durable Athénée (CQDA), signale que pour eux, la “gestion professionnelle” du projet prime sur l’appropriation citoyenne du processus et la valorisation du don de chacun. Du coup, après quelques tentatives avec une répartition de tâches entre travailleurs et connecteurs, ce sont les professionnels qui reprennent toute la coordination des réunions de nouveau. En tant que gestionnaire du budget participatif, ils veulent aussi garder la décision finale sur le règlement.

Sans vouloir affirmer une causalité, nous constatons que la présence de “nos“ connecteurs aux réunions de la Table chute vite pendant l'automne et l’hiver 2018 et que le rythme originel ne peut pas être restauré. Ainsi on constate le même phénomène que dans les processus participatifs de la plupart des Contrats de Quartier: une bonne participation citoyenne au début qui chute après un certain temps, entre autres dû au fait que le pouvoir organisateur ne lâche pas le contrôle et que les habitants ne se sentent pas nécessaires dans le processus.

Après de longues et fastidieuses discussions de fond avec le partenaire, la Table est relancée sous une autre forme. Au lieu d’être le comité de pilotage de tout le projet, y inclus le budget participatif du Contrat de Quartier, elle devient un collectif citoyen comme les autres, en février 2020. La Table 2.0 a alors comme seules missions de fournir l’inventaire des atouts, de créer des connections et de stimuler la culture d’initiative citoyenne dans le quartier. Cette modification permet de donner une autogestion totale aux connecteurs pour organiser leur groupe comme ils l’entendent. Les connecteurs sont enthousiastes!

Briques 7 et 8 - Analyse en groupe et interpellation politique[4]

La méthode de l’analyse en groupe (MAG) est une analyse collective de récits d’expérience vécue et leur interprétation. Durant la dernière année de CitizenDev nous intégrons une analyse en groupe en 6 séances, intitulées ‘Metalabs’. Des connecteurs, travailleurs et chercheuses des 3 Living Labs y participent, soit une quinzaine de personnes qui resteront présentes au long des 6 séances. Le Metalab devient le lieu où une série d’acteurs clés du projet, représentants les trois pôles de la recherche-action participative (à savoir citoyens, travailleurs, chercheurs), questionnent les points forts et faibles sur les trois terrains. Chaque participant prépare un “récit”, une petite narration d’une expérience concrète qu’il présente. L’ensemble des participants choisit deux récits qui semblent révéler et illustrer des obstacles que nous avons rencontrés dans les trois living las. Ces deux récits,  un autour du Local et un autre autour de la rémunération, sont analysées collectivement.

Pour clôturer cette étape, nous invitons, lors du dernier Metalab et de la visite/table ronde en fin de projet, des personnes externes, identifiées par le groupe comme des acteurs clé qui pourraient aider à dépasser des obstacles que nous avons rencontrés sur notre trajet. Parmi eux il y a des travailleurs associatifs et des représentants d’administrations. Dans ce sens ce Metalab sert comme un dernier chaînon, qui permet à chercher avec les fonctionnaires une nouvelle forme de collaboration entre les réseaux citoyens de nos Living Labs et les pouvoirs publics.

Nous pensons qu‘une analyse collective des expériences peut renforcer et capaciter chaque groupe. De plus, nous suggérons d’utiliser le chaînon de l’interpellation politique de manière systématique pour combler ce que nous avons perçu comme une lacune typiquement anglo-saxonne qui est inhérente à l’approche ABCD, l’absence des pouvoirs publics dans cette vision.

Ensemble, la MAG et l’interpellation politique permettent d'articuler des projets très micro sur chaque terrain à des politiques de redistribution et de solidarité plus large. Ce point sera développé dans notre dernier chapitre.

Brique 9 - Rémunération

Il apparaît rapidement qu’il est très délicat de faire émerger des initiatives ou des appropriations si cela exige des citoyens de s'engager gratuitement dans des actions au même titre que des professionnels qui, eux, sont payés. Dans l’expérience CitizenDev il arrive à de nombreuses reprises que les citoyens endossent des responsabilités semblables à celles des professionnels. Comme l’illustre cette réunion au Local du Quartier où la travailleuse propose que dans le futur, la prise de note tourne entre les personnes présentes. Un habitant lui répond, énervé : « c’est vous qui êtes payés, c’est à vous de faire les PV ».

En outre, le projet CitizenDev est ancré dans les quartiers populaires, là où de nombreux habitants font face à des problèmes quotidiens non négligeables. Dès lors, s’engager de manière complètement bénévole relève souvent de l’impensable. Les travailleurs des différents living labs témoignent que lors d’une première rencontre avec de nouveaux habitants, très rapidement il leur est demandé : « On est payé combien ? » « Y aura un petit boulot à la clef ?».

« Moi si j’ai vraiment la liberté de ma vie, je ferais que ça, du bénévolat, jusqu’à la fin de ma vie... mais avec du bénévolat tu sais pas vivre, tu sais pas payer les loyers, la nourriture... » (travailleuse CLTB, ex-bénévole)

Un connecteur de Matongé remarque que de nombreux africains s’investissent bénévolement au sein d’associations de leur(s) communauté(s). Par contre, quand il y a des budgets dans le cadre d’un projet associatif ou public, l’enthousiasme de travailler de manière gratuite est nettement moins grande. Et un membre de la Team à Brabant avertit contre l’instrumentalisation de bénévoles.

« Quand il y a du bénévolat entre nous, on sait qu’il y a pas d’argent mais on fait ensemble. Mais là il y a un projet qui arrive comme ça et qui dit qu’on va faire bénévolement ? » (Connecteur Matongé)

« L'idée de connecter, c'est une idée très bonne mais demander aux connecteurs de travailler bénévolement ça ne va pas! C'est un travail! C'est même indécent de leur demander de travailler bénévolement.» (Membre de la Team, living lab Brabant)

Rémunérer les citoyens, un paradoxe ?[1] 

Face à ce double constat, nous sommes forcés d’évoluer par rapport à notre posture initiale où nous n’avions pas prévu de rémunérer les citoyens. C’est au fil du temps que nous réfléchissons à la manière de donner une valeur économique à l’engagement social des citoyens.

Si rémunérer ces citoyens pleinement investis est devenu, pour nous, une évidence, il n’en reste pas moins que cette posture est encore assez marginale dans notre société. Il est de bon ton que la personne s’engage sans chercher un intérêt financier (être payé) ni de reconnaissance (être félicité) mais le faire « de bon cœur » sans chercher de rétribution. Les deux types d’intérêt (individuels et altruistes) sont considérés comme incompatibles. Or dans l’expérience CitizenDev, on observe l’inverse, ces deux motivations ne sont pas mutuellement exclusives; au contraire elles se complètent et se renforcent l’une l’autre, sans être en contradiction. En effet, les habitants ne s’engagent pas uniquement pour le bien-être de leurs pairs mais également pour se faire une expérience valorisable sur leur CV, valoriser leurs compétences artistiques, se sentir utile...

Rémunérer à tout prix ?

Si le pari de CitizenDev est de dépasser le tabou lié à la rémunération des engagements citoyens, la question est également posée de savoir s’il faut dans toutes les situations défrayer financièrement. En effet, certaines activités peuvent être dénaturées si elles sont payées. Il existe d’innombrables actions de solidarité totalement gratuites dans les quartiers populaires. D’ailleurs de nombreux citoyens engagés dans l’expérience CitizenDev ne sont pas rémunérés pour l’ensemble de leurs activités. Les habitants du quartier Brabant sont payés uniquement pour des projets spécifiques et bien définis (par ex. le soutien scolaire) mais pas pour l’ensemble de leurs activités (permanences au local, divers services rendus…).

Ainsi la compensation financière est une forme de reconnaissance et valorisation de l’engagement citoyen, comme le souligne une connectrice du CLTB:

« La reconnaissance, c’est important, ça met de la valorisation dans la tâche accomplie. S’il y a une rémunération, c’est une forme de reconnaissance. L’argent c’est important de valoriser son activité. »

Or, la compensation financière ne s’avère pas indispensable et appropriée dans tous les cas. Nous distinguons d’une part, les actions de solidarité et d’entraide qui se doivent de rester totalement gratuites. Et d’autre part, les citoyens qui contribuent en tant qu’expert ou gestionnaire de projets, souvent endossant les tâches de professionnels et dans ce cas peuvent légitimement être rémunérés.

«En tant qu’afro-descendant, on nous demande notre expérience. (...) Moi je veux bien être citoyen, connecteur mais quand je suis expert, je suis payé. (...) C’est con mais c’est symbolique.» (Connecteur Matongé)

Un cadre législatif trop rigide

Au-delà de dépasser le tabou de l’engagement désintéressé, nous avons fait face à une autre difficulté de taille : sous quel statut rémunérer les citoyens ? La seule possibilité qui se dessine est le cadre législatif du bénévolat, permettant de défrayer le bénévole de manière forfaitaire, mais il ne répond pas à nos besoins.

Tout d’abord, les personnes inscrites au chômage qui souhaiteraient commencer une activité bénévole doivent préalablement en avertir l’ONEM. Un problème se pose ensuite avec de nombreuses institutions ou associations qui, par crainte d’avoir des soucis avec l’ONEM,[5] refusent de recourir à des bénévoles.

Ensuite, la possibilité de défrayer de manière forfaitaire nos bénévoles, prévue par la législation, n'est pas une forme de rémunération. Selon le législateur, il s’agit d’un défraiement forfaitaire : remboursement des dépenses effectuées par les bénévoles, sans qu’ils ne doivent en apporter de preuves. En pratique, les associations l’utilisent souvent pour donner un petit extra à leurs bénévoles. Si nous l’avons utilisé, c’est parce qu’il n’y a pas d’autres cadres. Il manque donc ici un statut intermédiaire entre le bénévolat et le salariat, qui pourrait constituer pour ces habitants un tremplin vers un job salarié.

Par ailleurs, la législation plafonne les montants perçus à maximum 34,71€ par jour et 1.388,40€ par année. Ce statut est un frein à la motivation initiale des habitants comme déjà dit plus haut et comme un membre du CLTB le souligne :

« Le bénévolat est un frein aux motivations des citoyens, très motivés, très engagés, mais qui se découragent parce qu’il y a une limite au défraiement. Les gens ont des compétences qu’ils veulent mettre au service de la communauté, mais quand on arrive au niveau bénévole on est refroidit et du coup on veut pas aller plus loin parce qu’on est pas correctement défrayé.»

De plus, les montants ne permettent pas de vivre.

« Les gens aimeraient bien avoir un salaire, (…) ils ne demandent pas forcément à être bénévole. Le bénévole c’est 34€ / jour, mais les gens aimeraient gagner bien plus. (…) Quelqu’un qui organisait une visite du quartier, il ne voulait pas qu’on mette « bénévolat » sur sa facture, il voulait être payé. » (un travailleur de Matongé)

Lisez la publication complète ici.

[1] Voir https://vimeo.com/7295214 pour plus d’infos.
[2] Voir https://www.citizendev.be/lactualiteacute8203/connect-matonge-un-reveillon-de-noel-solidaire
[3] https://kuumba.be/
[4] Quoi qu’il s’agisse de 2 briques méthodologiques différentes, qui peuvent être utilisées de manière séparée, nous avons décidé de les traiter ensemble parce que chez CitizenDev les 2 ont été appliquées par le biais des Métalabs.
[5] Voir Marée M. , Hustinx L., Xhauflair V., De Keyser L., Verhaeghe L., « Le volontariat en Belgique, chiffres-clés, Fondation Roi Baudouin, 2015/10, p.1-94