La Zinne, nouvelle monnaie locale à Bruxelles

Quels chiffres! Le Réseau Financité dénombre 14 monnaies locales en circulation et 3 en construction[1] à Bruxelles et en Wallonie. La Zinne vient d’intégrer cette liste depuis le 21 mars 2019. Les lieux où la dépenser sont abondants et de nombreux citoyens sont intéressés par la démarche. « Aujourd’hui la Zinne est portée par un collectif citoyen d’environ septante personnes, constitué en l’asbl Zinne, dont une trentaine de personnes actives au niveau de la coordination » nous explique Sophie, membre de cette association sans but lucratif (asbl). « Parmi les bénévoles du collectif, on retrouve notamment des citoyens faisant partie d’autres mouvements, tels que les groupes en transition ou les groupes locaux. »

Explications et interviews autour d’un outil citoyen de plus en plus apprécié des Bruxellois.

Une monnaie locale, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est autre que la mise en place d’une économie parallèle locale, qui fonctionne en circuit fermé. En effet, la monnaie locale ne circule que sur un territoire géographiquement délimité afin de s’assurer qu’elle reste dans l’économie réelle (biens et services), sans être captée par une banque ou sujette à de la spéculation. Ce sont donc les commerçants, artisans et prestataires de services locaux qui en bénéficient. Les monnaies locales voient le jour grâce à la création de collectifs de citoyens ou à l’engagement des villes et des régions.

En réalité, il faudrait davantage parler de « monnaie complémentaire » que de « monnaie locale ». « La Zinne n’a pas vocation à remplacer l’euro, précise Sophie, elle vise principalement à sortir une partie de la richesse du circuit traditionnel « euro » pour l’injecter en monnaie locale dans un réseau de partenaires présents sur le territoire concerné afin de générer davantage de flux que si l’on faisait des transactions en euros.» Nous comprendrons par la suite la raison de cette multiplication des flux.

Pour la petite anecdote, à la question « savez-vous ce que signifie avoir une « zin » en Belgique ? », la plupart des interviewés ont fait savoir qu’il s’agissait d’une lubie, d’un coup de folie, d’une idée folle, d’une envie soudaine, etc. La Zinne porte donc bien son nom car il en faut un peu de folie pour se lancer dans un tel projet ! Par ailleurs, « zinne » [ou « zenne » en flamand] signifie « Senne » en bruxellois, soit le cours d’eau traversant la ville et qui a été voûté dans sa quasi-totalité dans le courant du 19ème siècle.

La Zinne va aujourd’hui au-delà d’une simple lubie : elle est désormais bel et bien ancrée à Bruxelles, et remplie de sens. Pourtant, la Région Bruxelles-Capitale gardait quelques souvenirs plutôt mitigés de l’ancienne monnaie complémentaire locale, l’éco-iris, ayant circulé entre 2012 et 2014 dans cinq communes bruxelloises. Cette monnaie n’a pas tenu dans le temps et « certains citoyens et prestataires ont été refroidis » affirme Sophie. Il serait tentant aujourd’hui de vouloir apparenter la Zinne à l’éco-iris, mais ce sont en réalité deux monnaies aux fonctionnements différents. L'éco-iris est une monnaie qui a été lancée par Bruxelles Environnement pour rétribuer des éco-gestes, des initiatives éco-responsables. Concrètement, si un Bruxellois se fournissait en électricité verte, prenait un abonnement Villo !, ou créait un potager, il lui était alors possible d’envoyer la preuve à Bruxelles Environnement qui lui retournait en contrepartie des éco-iris, pouvant être dépensés dans certains commerces. Aujourd’hui, pour se procurer des Zinnes, il suffit d’aller convertir vos euros dans l’un des 37 comptoirs de change[2] répartis dans la Région Bruxelles Capitale selon le principe : 1 € = 1 Zinne. Une autre différence donc : le taux de conversion pour les éco-iris était de 1 € = 10 éco-iris. Un élément plus "complexe" pour les utilisateurs qui font deux avec les mathématiques ! Enfin, les éco-iris provenaient entièrement du subside de Bruxelles Environnement, c'était un projet géré par une institution publique. « La Zinne, quant à elle, connaît une forte adhésion, explicite Sophie, car c’est un véritable projet citoyen, qui n'est dépendant d'aucun subside. »

Tout le challenge aujourd’hui est donc de rendre la Zinne pérenne ! « Dans un premier temps, nous nous sommes centrés sur le marché de l’alimentaire. Puis nous avons progressivement élargi la démarche à d’autres secteurs, tels que les actions liées au « zéro déchet », les services, etc » développe Sophie. Après trois mois de fonctionnement, 50 000 Zinnes[3] circulent à Bruxelles. Prochains secteurs cibles : le culturel, le bien être, la santé.

A quoi sert une monnaie complémentaire locale ? Quelle est sa valeur ajoutée par rapport à l’euro ? Stéphane, citoyen utilisateur de la Zinne depuis peu, nous raconte son expérience : « Quand j’ai commencé à entendre parler de la Zinne sur les réseaux sociaux, je me suis posé beaucoup de questions. Ma première réaction, et celle que je retrouve souvent dans mon entourage, a été « mais qu’est-ce que c’est ? Est-ce que cela n’engendrerait pas du repli sur soi ? » Mais maintenant je suis convaincu : ça aide vraiment à inciter les gens à réfléchir à ce qu’ils achètent et à ce qu’ils consomment. On comprend alors l’intérêt de faire vivre le local, de tendre vers une certaine résilience. C’est un super outil qui ne nous empêche pas d’être ouvert sur le monde. »

Suite aux différents entretiens, six grands objectifs identifiés par les Bruxellois ont été dégagés :

  1. Encourager le commerce local et valoriser les circuits courts

Rendons nous à l’évidence, notre économie actuelle peut très facilement défavoriser les petits producteurs locaux et les commerces de proximité au profit des grandes multinationales, dans une logique que l’on pourrait qualifier de prédatrice. La monnaie locale peut remédier à cela en tant qu’alternative à l’économie mondialisée. Ainsi, pour Philippe de la cantine de quartier Refresh à Ixelles, la Zinne permet de « se rendre compte que le capital reste ici, sur notre territoire ». La monnaie locale empêche la fuite de l’argent dans l’évasion fiscale, la spéculation ou les dividendes des actionnaires de grandes sociétés. « Je suis sûr que l’argent reste dans l’économie locale, qu’il ne part pas chez Uber aux Etats-Unis par exemple. Cela fait tourner l’économie des petits commerçants de la région bruxelloise. Même si c’est parfois un peu plus cher, cela permet de faire vivre les locaux » explique Stéphane. Victoria du Boentje Café à Schaerbeek affirme que « cela a un intérêt direct car l’argent est forcément utilisé dans un commerce de proximité, il rentre dans la boucle de l’économie circulaire ». Carine du marché bio en vrac Symbiose à Ixelles va également dans ce sens : « nous sommes toujours ouverts à des projets innovants et alternatifs qui favorisent le commerce local ». Les échanges économiques sont ainsi relocalisés sur le territoire, à échelle humaine. La monnaie locale permet de diminuer considérablement les intermédiaires et la réduction de ceux-ci peut permettre d’être compétitif sur le prix d’achat. En effet, la monnaie locale circule alors simplement entre les consommateurs, les prestataires de biens et de services et les producteurs, et circule plus rapidement que l’euro, étant donné qu’elle ne peut être épargnée, immobilisée ou captée par des systèmes financiers. L’accroissement de la vitesse de circulation d’une monnaie - via un nombre d’échanges croissant - est essentiel dans la création de richesse pour un territoire.

  1. Favoriser les initiatives d’entraide

La monnaie locale redevient alors cet outil qui privilégie les échanges de proximité et renforce le maillage des nombreuses initiatives durables qui fleurissent sur le territoire. La Zinne tendrait même à se rapprocher des systèmes de timebanking[4] et de troc. « Aujourd’hui, un groupe de travail réfléchit à la question des échanges de savoirs pour lesquels les citoyens pourraient utiliser des billets de zéro Zinne. Ces derniers pourraient également être une sorte de passe permettant d’obtenir certains services ou produits pour un public fragilisé particulier, par exemple » explique Sophie. Affaire à suivre…

  1. Adopter une démarche écologique, éthique et humaniste

La monnaie locale favorise les échanges de biens et services locaux qui répondent à une Charte respectueuse de l’homme et de l’environnement. Elle fait vivre des structures qui produisent autrement pour avoir des impacts positifs sur le monde dans lequel nous vivons. Ainsi, cette Charte est signée par tous les prestataires de biens et de services qui acceptent la monnaie locale. Dans le cas de la Zinne, ceux-ci s’engagent à respecter certains critères - établis collégialement au sein de l’asbl Zinne – allant de la valorisation des circuits courts, à l’amélioration du bien-être, en passant par l’utilisation raisonnable des ressources de notre planète.

  1. Inciter le citoyen à se réapproprier les questions économiques et, de manière plus globale, l’avenir de son territoire

La monnaie locale donne du sens aux achats quotidiens, et fait naître de nombreux consomm’acteurs et consomm’actrices. Le citoyen peut choisir de dire non à une standardisation des marchandises et à la pression sur les producteurs exercée par la grande distribution. Il peut choisir de sortir de la filière classique de production et de consommation. En utilisant la Zinne, il est alors certain de savoir où part son argent. « Le changement des mentalités est en cours… » assure Philippe. Quand à Stéphane, il se considère bel et bien comme un consomm’acteur : « Même si ce n’est pas encore à temps plein, mais ça viendra ! »

  1. Renforcer le lien social grâce à la mise en réseau des acteurs locaux

Philippe explique qu’il travaille notamment avec Bulk, le magasin bio de la rue Malibran : « lui aussi est un « zinneman », si c’est comme ça qu’on dit ! ». Le concept des « apéros Zinne » facilite tout particulièrement cette meilleure connexion entre les producteurs, les prestataires et les consommateurs, une fois par mois dans une commune différente. « C’est organisé chez un prestataire, ce qui permet notamment de promouvoir les produits des fournisseurs de la zone concernée, mais aussi de créer du lien (nouveau ou à renforcer) entre prestataires et fournisseurs. » précise Sophie. « Ces apéros sont un temps pour se rencontrer, se découvrir sous un angle plus festif, tant pour les prestataires que pour les bénévoles et les citoyens. Faire tourner ces apéros de commune en commune, chaque mois, nous permet d’être plus proches des quartiers, de ne léser personne et de couvrir l’ensemble du territoire bruxellois. »

  1. S’inscrire dans une véritable transition économique

La monnaie locale est, sans nul doute, un outil de communication pour un modèle de société différent.       « Chez nous, on explique aux clients ce qu’est la Zinne, on leur propose de leur rendre la monnaie en zinne, on les prévient que c’est la même chose, on affiche à plusieurs endroits le logo de la Zinne, … » déclare Philippe. De son côté, Carine raconte que « lorsque les clients voient le dépliant ou le sticker de la Zinne, ils posent des questions, ils s’intéressent. » Les prestataires interviewés, qui ont majoritairement commencé avec 500 Zinnes dans leurs caisses, nous affirment tous que la monnaie locale s’intègre très bien dans leurs projets. « C’est très cohérent, assure Victoria, et c’est pour cela que le Boentje Café fait beaucoup de communication sur la Zinne ! »

Conclusion et recette de la réussite 

« Avec davantage de commerces dans la boucle, ça commence à grossir, et ça devient plus facile d’utiliser ses Zinnes. » conclut Philippe. Le plus important serait alors de créer, de manière stratégique, un réseau cohérent et structuré, avec des connexions très fortes sur le territoire, pour que les prestataires de biens et de services se sentent en confiance pour se lancer dans la démarche et que les consommateurs aient de multiples possibilités d’utiliser la monnaie dans leurs quotidiens. « Nous avions 89 prestataires le jour du lancement, ils sont aujourd’hui 135[5]. Cela est en grande partie dû à une organisation en groupes locaux particulièrement efficace : le projet a bien avancé parce que les collectifs étaient déjà constitués, la Zinne est venue prendre appui sur ces piliers fondateurs » nous explique Sophie. L’asbl Zinne vise aujourd’hui à renforcer la communication auprès des citoyens utilisateurs. « Plus de communication sur la Zinne semble nécessaire pour le bruxellois » remarque Carine. Les apéros Zinne vont dans ce sens. « Nous souhaitons aller vers l’interculturel et l’inter-classes, soutenir ceux qui sont déjà convaincus et développer l’accompagnement des autres vers la transition en cours » ajoute Sophie. « Ce projet est en co-construction, c’est un projet qui évoluera avec les membres de l’asbl… » finit-elle par conclure.

Plus d’informations sur le site de l’asbl Zinne : http://www.zinne.brussels/

Rédactrice : Victorine Hannebicq

[1] au 31 juin 2019 https://www.financite.be/fr/article/monnaies-citoyennes
[2] au 26 juillet 2019  http://www.zinne.brussels/le-reseau/
[3] juin 2019
[4] Time Bank est une plateforme où les groupes et individus peuvent partager leur temps et leurs compétences, contournant la monnaie comme système de valeur.  http://imaginationforpeople.org/fr/project/time-bank-banque-du-temps/
[5] juin 2019