Mais que se passe-t-il au quartier Nord ?

Depuis plusieurs années, c’est sûr, le quartier Nord se vide. Dans une des tour WTC, parmi les sols orphelins de moquettes, on voit apparaître depuis peu une nouvelle faune d’architectes, de créatifs, et d’étudiants en architecture dans une sorte d’apothéose de l’occupation temporaire. Mais que font-ils ? Sont-ils envoyés pour œuvrer à l’amélioration du quartier ? Par qui, pour qui ? Qui est qui ? A l’heure où l’administration et les rapports public-privé se réaménagent en temps réel à Bruxelles, regarder le quartier Nord fascine, tant les variables semblent se recomposer sous nos yeux tout en nous échappant. Le BRAL est allé jeter un coup d’œil …

Le quartier Nord aujourd’hui

Depuis plusieurs années, le quartier Nord se vide. C’est sûr, c’est le principe du monofonctionnel qui est pointé du doigt, et on comprend : le tout au bureau ne marche pas, alors place au logement et à d’autres choses ! Mais pour attirer le logement et toutes ces « autres choses », les propriétaires des tours savent que le quartier doit (re)devenir attractif. Et comme les pouvoirs publics ne semblaient pas s’occuper du quartier, eux n’ont pas attendu.

Rassemblés pour l’occasion en ASBL (Up4North) les grands propriétaires du quartier (AXA Belgium, Allianz Benelux, Befimmo, et le semi-publique Belfius Insurance, …) ont invité une armée d’architectes et créatives (Lab North) pour repenser le futur du quartier. Les derniers, a leur fois, ont invité des étudiants, collectifs et associations à occuper les lieux vacants, temporairement. 

First step le WTC. Et voici que depuis 2016 toute une fine fleur du milieu créatif colonise les couloirs et open spaces vides avec pour leitmotiv d’intégrer des acteurs locaux pour « activer le site à l’échelle 1/1 ». Mobilier temporaire, potagers, foodtruck, … leur envie est d’ « activer le quartier », et de tenter d’amener in fine les pouvoirs publics à collaborer à un projet ambitieux.

Le quartier Nord hier

50 ans après les premières pierres du traumatisant plan Manhattan, on trouve par-delà tous ces élans enthousiastes pourtant quelques craintes confuses. Ces dynamiques participatives temporaires ne seront-elles pas finalement instrumentalisées pour revaloriser le foncier privé ? Les autorités publiques ne vont-elle pas répondre à l’appel en finançant des infrastructures –espaces publics, voiries, mobilité, …- au bénéfice principal des propriétaires en place ? Un fantôme passe : celui du plan Manhattan et de ses 12 000 personnes expropriées … [1]

Mais une chose est sûre : le pire, lui, a tout l’air d’être déjà arrivé 

Le quartier est déjà monofonctionnel depuis près de 50 ans et les pouvoirs publics n’y ont (quasi) plus de maîtrise foncière. Il n’y a donc plus grand-chose à perdre. Parmi les vieilles moquettes usagées et les parkings désaffectés, il n’y a peut-être plus grand-chose à perdre, OK mais qu’y a-t-il encore à gagner ?

Voyons toutes les questions qu’un réaménagement de ce quartier pourrait amener, tous les enjeux et potentiels que cela ouvre encore.

Le quartier Nord demain : quels enjeux ?

Le quartier Nord est un quartier d’affaire qui doit se reconvertir. Et qui plus est, un quartier de grande gare. Comment cadrer aujourd’hui cette reconversion?

Concernant les tours WTC, leur propriéataire s’oriente vers plus de « multifonctionnalité » avec 20 000 à 30 000 m² de logement, des commerces, un hôtel, des salles de conférences en plus des bureaux dont une nouvelle tour juste pour eux. Des potagers urbains couvriront une partie des socles. Mais d’ « autres choses » sont-elles aussi à prévoir ? Et puis faut-il un ‘moratoire’ sur les bureaux à Bruxelles ? Quels avantages peut apporter la formule du co-working vers laquelle tant d’entreprises semblent se tourner de plus en plus, dont les propriétaires des tours ? Et toutes ces ressources sous-exploitées - parkings souterrains, socles de tours, infrastructure routière (!) … Comment en tirer parti ? Où mettre les activités productives, l’emploi non qualifié, et toute la panoplie d’équipements et commerces qu’attendent les riverains ? Bref, comment tirer de la plus-value d’un relifting du quartier au bénéfice de tous ?

La liste des questions est longue, on continue ?

Des liens seront-il fait avec les projets de mobilité, avec la potentielle ligne de tram traversant le canal ? Des ponts seront-ils jetés par-delà les fractures spatiales et sociales ? Fera-t-on place dans les logements pour des habitants susceptibles de s’ancrer dans le quartier ainsi que pour les habitants moins argentés ? Faut-il plus d’appartements par exemple et moins de studios dans les nouvelles tours mixtes? Pour le Bral c’est une évidence, la réponse doit être oui. Et concernant le besoin en logements abordables à Bruxelles, rappelons qu’il n’est d’ailleurs plus à démontrer (quoique … faut-il répéter pour ceux du fond ?…Els Ampe ?), et que de toutes façons un geste envers des classes à faible revenus dans le quartier – celles-là mêmes qui en furent massivement dégagées près de 50 ans plus tôt - , passerait quelque part ô tellement pour justice rendue.

Le quartier Nord demain : mais que peut-on encore concrètement?

Justement, boum, voici maintenant que la Région vient de répondre à l’appel du pied d’Up4North, et qu’elle entre dans la danse. Perspective Brussels, l’organisme régional en charge de la rénovation urbaine, entend désormais suivre ces développements de plus près. La Région vient en plus de s’offrir des outils tout neufs pour planifier, nommons le CRU et le PAD[2].

Super donc. Nous sommes curieux de voir la suite ! Que pourra encore la Région ? Perspective sera-t-elle à même d’imposer ou cadrer les réponses à toutes ces questions ? Plus encore : sera-t-elle à même de se concerter avec les autres acteurs décisionnels – Bruxelles Mobilité et Bruxelles Ville, les acteurs de terrains ? L’avenir du quartier Nord semble aujourd’hui encore confus, et ce même pour la plupart des protagonistes. Mais il nous le dira bien.

L’avenir nous dira si les outils régionaux flambant neufs – les CRU et les PAD par exemple, fonctionnent. Il nous dira si la formule d’Up4North fonctionne. Et pour qui. Si l’architecture temporaire et les foodtrucks peuvent effectivement servir de couche d’accroche pour un urbanisme … inclusif ? Si c’est vraiment aux investisseurs privés de prendre à leur charge l’aménagement d’une ville durable et inclusive là où les pouvoirs publics semblent faire défaut ?

Le Fonds du Quartier Européen fut créé en 2001 par des promoteurs ayant des intérêts économiques dans le quartier pour en améliorer l'image, sans attendre les pouvoirs publics. Sous les auspices de la Fondation Roi Baudouin, il s’est profilé comme partenaire privilégié dans l’élaboration du Règlement Régional d’Urbanisme Zoné (dit RRUZ). Ce RRUZ permit de construire des tours avec une large plus-value foncière pour certains promoteurs. Le Fonds a donné naissance à une ASBL, Equama, pour ‘améliorer le vivre ensemble dans le quartier européen’ avec l’ambition de coordonner et contrôler toutes les initiatives en espace public.

Même si d’autres acteurs tels qu’Architecture Workroom et la Faculté d’architecture de la KUL ont rejoint le mouvement dans le quartier Nord, ce sont en fait grosso modo les mêmes groupes immobiliers, les mêmes personnes, et les mêmes intérêts privés que l’ASBL Up4North représente, mais 15 ans plus tard.  

Une recette qui marche ? Car alors d’autres quartiers bruxellois pourraient suivre. Le quartier du midi par exemple ? En mal d’attractivité chronique comme son voisin plus au nord, il attend lui aussi de faire peau neuve : la SNCB est en effet sur le point de vendre d’importants terrains. A qui ? Des développeurs privés.

Un appel à la transparence et une promesse de BRAL

L’actualité urbaine semble nous échapper. Où sont les résultats des ateliers participatifs mené par Up4North l’été passé ? Où sont les informations sur les permis et bétonneuses que l’on voit déjà à l’action ? Que prévoient les promoteurs ? Nous manquons de débat public. Quand privée parmi les étages de la tour WTC le temps sera venu de moissonner toutes les idées germées dans le giron d’une initiative privée, le Bral espère au moins que Perspective Brussels se saisira de l’occasion pour y puiser les meilleures d’entre afin de les rendre profitables à tous.

Le BRAL reste attentif au quartier Nord ainsi qu’au quartier Masui tout près. Le premier borde le périmètre du PAD – dit PADMAX - en cours d’élaboration et le second y est inclus. L’enquête publique devrait avoir lieu a priori après l’été. Nous ne manquerons certainement pas de revenir vers vous à l’approche de ce moment. Et d’ici là, cadeau : Jan Denoo, bruxellois curieux dont la thèse portera sur le quartier Nord[3] jouera l’ envoyé spécial pour publier d’ici peu des nouvelles du quartier Nord, merci à lui.

[1] La lutte n’est pas nouvelle pour le BRAL. Albert Martens n’est pas seulement co-fondateur du BRAL, ce professeur en sociologie se battait pendant des décennies pour un meilleur quartier Nord. https://bral.brussels/nl/artikel/45-jaar-noordwijk-quartier-nord-online et http://www.quartiernord.be/ et https://www.bruzz.be/samenleving/balans-van-45-jaar-noordwijk-2011-04-01

[2] Un Contrat de Rénovation Urbaine (CRU),  sorte de « super contrat de quartier » car son périmètre ne se limite pas à une seule commune, est un plan d’investissement public mis en place par la Région en 2017 pour programmer et financer une série de projets de rénovation urbaine dans une temporalité bien précise. La grande taille du périmètre vise à traiter les territoire frontaliers entre communes et quartiers, visant à désenclaver les quartiers les uns par rapport aux autres. Un Plan d’Aménagement Directeur (PAD) est aussi un nouvel outil mis en place par la Région en 2017. Le PAD peut être décrit comme étant un document hybride entre schéma directeur et plan particulier d’affectation du sol (PPAS) Il comprend une série de principes et d’objectifs d’aménagement sur un certain périmètre, et donne valeur réglementaire à certains de ces principes. Zie ook https://bral.brussels/fr/artikel/explore-masuivergote-le-compte-rendu)

[3] Jan Denoo suit actuellement un master en Urban Studies à la Vrije Universiteit Brussel et à l’Université Libre de Bruxelles. Nous avons fait un bout de chemin ensemble lors de notre enquête.