Josaphat, la chance à ne pas laisser passer

Josaphat est une zone unique, pleine d’animaux et de plantes rares. Le gouvernement bruxellois a annoncé ce qu’elle veut en faire dans un PAD, c’est maintenant à vous de réagir ! Nous avons lu le dossier et vous présentons notre réaction.

La terre, le foncier, est devenu un produit d’investissement par excellence. C’est là où s’écrit notre manière de répartir les richesses. C’est pourtant aussi ce par quoi on commence, là où on plante nos rêves sociétaux, où on réapprend à cultiver, à organiser des circuits d’échange, à travailler, où on expérimente des formes de démocratie directe, des choses qui ont du sens. C’est la possibilité de faire renaître ce que l’on appelle les "communs" et de tenter un pas plus loin, ensemble, de répondre aux crises qui nous bouleversent. Crise du logement, financière, de perte de sens (celles-là, ça fait un bout de temps qu’on les sent), mais aussi crise climatique – la petite dernière à faire une entrée remarquée dans les programmes politiques régionaux de la nouvelle législature.

Depuis plus de 10 ans, la friche Josaphat est le plus grand terrain possédé par la Région : une chance à ne pas laisser passer. Tout cela, les citoyens en sont conscients depuis longtemps. Pour avoir une idée de ce qu’ils y ont construit, (re-)lisez le livret du collectif Commons Josaphat, et cet article que le BRAL vient de publier qui fait le point des dynamiques citoyennes sur la friche et le potentiel des occupations temporaires dans la planification. En ligne de mire, un projet évolutif pour réinventer la ville avec tous. Ailleurs, par exemple à Lausanne, en Suisse, ou dans le projet mehr als wohnen, des dynamiques similaires cherchent aussi leur chemin pour co-créer la ville à l’échelle d’un quartier.

Malheureusement, il nous semble aujourd’hui que la recherche d’une rentabilisation rapide des budgets déjà injectés par la Région dans l’achat de la friche pèse dans ses partis pris, alors même que l’accord de gouvernement vient d’exprimer d’autres ambitions, notamment en matière de résilience urbaine, de restauration de la biodiversité, d’accès au logement, de création d’îlots de fraîcheur ou de réduction de l’usage de la voiture. Zoom sur le Plan d’Aménagement Directeur (PAD) Josaphat, actuellement soumis à enquête publique.

Le BRAL demande une trêve de tous les PADs en cours

La Région est aujourd’hui déjà en train de fixer dans ce PAD les gabarits et affectations autorisés sur tout le site, selon un modèle d’urbanisation qui doit aujourd’hui être remis en question et réinventé depuis la base avec comme mots clés l’environnement et l’accès au foncier. Pour cela, il faut du temps, du dialogue et de l’inventivité. Le BRAL demande une trêve de tous les PADs en cours, et d’au moins réaliser une étude d'impact climat et biodiversité qui comprenne l'ensemble des PAD. Nous invitons tous les Bruxellois à réagir à l’enquête publique en cours du PAD Josaphat. Le BRAL réagira aussi, sur base des points suivants, n’hésitez pas à les intégrer dans votre courrier !

Evolutivité du PAD

Nous demandons de publier un monitoring permanent de divers points sensibles. Celui-ci doit être articulé aux phases de planification du PAD et être assez contraignant pour conditionner leur mise en œuvre et au besoin rectifier le tir en cours de route. Le monde change, et la construction risque de prendre des dizaines d’années ; il n’y a donc aucune utilité à inscrire les phases qui suivent la première phase dans le volet règlementaire.

Ce monitoring doit couvrir plus de thèmes que ce que le PAD propose, sur un périmètre qui dépasse celui du PAD : non seulement la mobilité, mais aussi d’autres priorités telles que la biodiversité, les besoins liés à la démographie (lisez aussi notre article « croissance démographique, des chiffres à la baisse »), au climat, à la santé, à la qualité de l’air et à la gestion des eaux, en accord avec les objectifs régionaux de durabilité. Il doit être soumis à débat public et tirer parti d’expériences d’occupation temporaire sur les lieux en valorisant toutes les initiatives qui ont déjà germé. Ailleurs à Bruxelles (mais voyez comme cela se passe aussi à Montréal), Toestand et d’autres collectifs ont mis en évidence le rôle de telles occupations comme outil pour une planification de la ville réellement innovante.

Densité

On atteindrait selon le PAD les 7.384 habitants par km² sur la friche, contre environ un quart en moins à échelle régionale. L’idée, proposée par les experts du panel climat, et reprise par la Région, serait de densifier les villes pour éviter l’étalement urbain. Cet argument fait sens, mais les notions de « ville » ou de « campagne » (de plus en plus floues), doivent être nuancées avec celles d’espaces déjà imperméabilisés ou en pleine terre.

La densité doit aller de pair avec la connexion nœuds de transports publics mais aussi avec la préservation de l’habitabilité et l’attractivité des lieux urbains pour ne pas continuer à « bétonner » ce qui reste de terres perméables. Au vu des défis soulevés par le climat, l’environnement et la santé, le BRAL demande de réduire l’emprise au sol des surfaces minérales à moins de la moitié de la friche, au prix d’une densité plus faible que celle proposée.

Logements

Le BRAL demande que les prix des logements proposés reflètent le profil des revenus des Bruxellois, dont un tiers vit avec un revenu inférieur au seuil de risque de pauvreté et la moitié répondent aux conditions d’accès à un logement social. A tout le moins, le nombre de logements à finalité sociale devrait être supérieur aux 50% auxquels la Région s’est engagée dans sa déclaration politique.

Nous estimons que Josaphat est un endroit idéal pour concrétiser les ambitions de l’accord du gouvernement et maintenir le foncier à 100% en gestion publique ou collective, au moyen d’emphytéoses ou des principes du CLT.

Elle s’y est aussi engagée à permettre des développements immobiliers en emphytéose (erfpacht en néerlandais, un bail de très longue durée sur le terrain). Malheureusement le PAD est moins ambitieux, et les documents soumis à enquête manquent de transparence sur la répartition à terme de la propriété foncière parmi les lots publics et privés, et sur le planning financier y afférant. Nous estimons pourtant que Josaphat est un endroit idéal pour concrétiser les ambitions de l’accord et maintenir le foncier à 100% en gestion publique ou collective, au moyen d’emphytéoses ou des principes du CLT. Idem en matière d’habitat, plus de place doit être faite à l’innovation : habitats solidaires, autopromotion, auto-construction, réemploi, solutions architecturales innovantes. Bref, à nouveau, profitons de ce terrain pour expérimenter et innover à la hauteur des enjeux.

Biodiversité et environnement

Le PAD entend maintenir la biodiversité, mais les mesures et l’étude des impacts semblent trop faibles.

Un diagnostic plus fin et actualisé par sous-zones de la friche mais aussi au niveau régional, tenant compte de la considérable expertise développée par les citoyens, permettrait par exemple de mieux valoriser l’existant : qualité et perméabilité des sols, eaux de pluie, de surface, espèces nicheuses ou de passage, directions des couloirs migratoires, besoin en zones ouvertes, ... Il permettrait aussi de mieux y articuler l’implantation et les types de projet, ainsi que les divers espaces dédiés à la faune et à la flore.

Les outils et indicateurs mis à disposition par Bruxelles Environnement doivent être mis à profit afin de poursuivre les objectifs régionaux en matière de développement durable et d’adapter les caractéristiques de chaque projet : le nouveau référentiel quartiers durable doit par exemple y être poussé à un niveau d’exemplarité, et le coefficient biotope par surface (CBS) doit permettre un maintien des surfaces perméables ambitieux à échelle de l’architecture et de toute la friche.

Nous demandons que l’ensemble des espaces verts prévus soit plus grand et étudié en fonction de la valeur biologique de chaque sous-espace.

De manière générale, nous demandons que l’ensemble des espaces verts prévus – un peu plus de 4 hectares – qui inclut divers espaces récréatifs, soit plus grand et étudié en fonction de la valeur biologique de chaque sous-espace – wadis, zones ouvertes, espaces ombragés ou ensoleillés, … et d’étudier d’autres possibilités – vergers, mare, création d’une zone semi-sauvage et humide conséquente en dehors des talus, …. Les espaces plus accessibles peuvent être envisagés en gestion collective avec la participation des occupants.

Mobilité

Une densification du quartier, et à fortiori d’autres quartiers environnant via le PAD Mediapark et le projet Parkway, doit s’accompagner de meilleures garanties pour la mobilité. Ces dernières années, les Bruxellois sont descendus en masse dans les rues pour améliorer la qualité de l'air, la qualité de vie et la sécurité routière. Le BRAL prône une réduction drastique du nombre de parkings en et hors voiries – ce qui ne pourra en outre que jouer en faveur d’une meilleure perméabilité du sol. Aujourd’hui un quartier n’est pas durable s’il ne remet pas en question le paradigme du tout à la voiture, et se satisfaire des quotas en vigueur dans toute la Région est loin d’être satisfaisant.

Le BRAL prône une réduction drastique du nombre de parkings en et hors voiries – ce qui ne pourra en outre que jouer en faveur d’une meilleure perméabilité du sol.

Le BRAL demande aussi une augmentation plus affirmée de la desserte en transports publics, et une description détaillée des cheminements en modes doux, notamment de et vers la nouvelle gare.

Par ailleurs le Rapport sur les Incidences Environnementales (RIE) et le monitoring prévu doivent prendre en compte l’impact de la zone logistique, mais aussi celui des chantiers d’aménagement liés au PAD.

Gouvernance

Comme annoncé dans sa déclaration politique, le BRAL attend du gouvernement qu’il accompagne l’élaboration du PAD d’une meilleure concertation avec le public à toutes les phases, mais aussi d’une meilleure coopération et coordination entre les différentes administrations concernées – communes, Bruxelles Mobilité, Bruxelles Environnement, STIB, SNCB, Bouwmeester, la nouvelle cellule de Perspective en charge du suivi du PRDD … afin d’apporter plus de cohérence entre le projet et l’ensemble des objectifs régionaux. Pour ce faire, le BRAL réitère sa demande d’une « trêve » de tous les PADs actuellement en cours d’élaboration et d’une planification plus ouverte à l’évolutivité, au dialogue et à la réflexion.

Réagissez à l’enquête publique avant ce 2 décembre !

Les collectifs actifs autour de la friche viennent d’imprimer la magnifique carte postale qui sert d’illustration à cet article (disponible chez nous et dans divers endroits à Bruxelles). Comme eux, nous appelons tous les Bruxellois fassent entendre leur voix à cette occasion.

L’intégralité des documents soumis à enquête publique sont disponibles en ligne, sur le site de Perspective.Brussels. Le dossier est également consultable à l’administration des communes de Schaerbeek et Evere.  Chacun peut envoyer sa réaction, faites entendre votre voix ici !

Marie Couteaux