Entrepreneuriat collaboratif : la production et les commons

Nous nous trouvons dans le Mile End, un quartier de Montréal anciennement réservé à l’industrie et à la mode qui affiche une vocation artistique depuis les années 80. Nous nous installons à une table en compagnie de Tiberius Brastaviceanu, l’une des chevilles ouvrières de l’entreprise Sensorica, pour parler de production locale et de la contribution des commons.

Par production locale, nous entendons des objets physiques, des stylos aux meubles en passant par les matériaux de construction. Sensorica ambitionne de transformer notre système de production actuel suivant le principe du peer2peer. Aux côtés de Sigried Kellens, une Bruxelloise architecte d’intérieur et activiste urbaine, nous commençons à rêver d’une Bruxelles qui serait aussi une Fab City, un écosystème de fablabs où chacun contribuerait à sa façon à une production au sein de la ville.

 Un fablab, qu’est-ce que c’est ? Et en quoi s’agit-il d’un commons ?

Un fablab, ce n’est pas seulement un atelier physique qu’on partage avec d’autres personnes et où l’on conçoit des objets. Pour porter ce titre, il doit respecter la Fablab Charter. Sigried, qui est membre d’iMAL (Center For Digital Cultures And Technology), un fabrication laboratory installé à Molenbeek, nous explique la différence. « Dans un fablab, les machines sont pilotées par ordinateur. L’utilisateur dessine ses plans et la machine les réalise (découpe, laser, gravure, impression, etc.). Une fois qu’il a transposé tous ses fichiers dans la réalité et constaté que le prototype fonctionne, il peut le partager avec le monde entier. De ce fait, une autre personne peut reproduire le même objet dans un autre fablab, beaucoup plus facilement. »

« Un fablab, c’est le partage des machines, mais aussi des connaissances », poursuit Sigried. « C’est le principe de base, même s’il n’est pas appliqué toujours et partout. Les artisans qui utilisent un fablab transmettent le savoir qu’ils ont acquis notamment par le biais de vidéos qu’ils postent sur YouTube, ils publient leurs plans en open source sur une page Wiki ou une autre plate-forme, par exemple Instructables et Thingiverse. En fait, ce n’est pas toujours le plan proprement dit qui est intéressant, mais plutôt ce qu’on en fait. Dans un fablab, les utilisateurs s’échangent tous les jours des informations et des savoir-faire. iMAL a mis en place WikiMAL, une base de données qui regroupe tous les projets menés en son sein. »

Mais en quoi consiste précisément le commoning (le verbe dérivé du nom commons) ? Sigried estime qu’il peut se définir par le fait que les plans ne sont la propriété de personne. « Le principe du fablab fait en sorte que des connaissances, qui sont normalement privées, sont partagées avec une communauté. Le plus souvent, les créateurs protègent leurs plans et ne laissent personne d’autre les utiliser, car ils leur appartiennent (copyright, etc.). Dans un fablab, cette façon de penser n’a plus droit de cité. »

 Sensorica, plus qu’un fablab

À l’instar d’iMAL, Sensorica est un fablab. Par contre, elle va plus loin encore. Tiberius nous donne quelques mots d’explication : « Sensorica possède un endroit physique, un laboratoire où les machines et les ordinateurs sont partagés comme dans un fablab classique. Mais elle dispose en outre d’un espace virtuel (un site et une page Wiki) destiné à battre le rappel du réseau peer2peer pour réaliser les projets. Parallèlement, nous sommes aussi un think tank dans le domaine de l’économie collaborative. Nous nous posons des questions sur nos modes de collaboration, sur la répartition des avantages et bénéfices d’un projet particulier, en tenant compte des compétences et de l’investissement en temps de chacun… En fait, nous inventons des recettes pour une collaboration collaborative comme la création d’un contrat social, d’algorithmes spécifiques ou d’un logiciel adéquat. »

L’économie collaborative a besoin d’entrepreneurs collaboratifs. 

L’économie collaborative a besoin d’entrepreneurs collaboratif.  Tiberius : « Normalement, les entreprises se bâtissent dans un cadre fermé. Nous y regroupons tout et les considérons comme des entités permanentes. Pour sa part, l’entrepreneur collaboratif a un mode de pensée différent : "J’ai une idée pour un projet, comment réunir des moyens et des talents pour parvenir au meilleur résultat ?" Il crée un attracteur[1] et non un cadre fermé. Les accords de collaboration sont définis par un contrat social. Dans les faits, ce ne sont pas les actionnaires qui décident de ce que chacun va faire et des investissements, mais le groupe qui se partage la gestion du projet. Tout le monde est actionnaire, car chacun investit du temps dans le projet ! »

Une plate-forme collaborative physique à Verdun

Sensorica rêve d’une plate-forme réelle basée sur le principe du peer2peer qui s’inspire de la Fablab Charter. Pour concrétiser ce rêve, elle a déposé une proposition auprès des pouvoirs publics de Montréal. Il y a quelques mois, elle a reçu la confirmation du soutien de la région, qui a également décidé de la financer. Elle a maintenant l’occasion de développer cinq laboratoires ou microfabriques collaboratives à Verdun, un arrondissement du sud-ouest de Montréal. Tiberius exprime sa satisfaction : « Symboliquement, c’est incroyable ! Cela signifie que les pouvoirs publics reconnaissent et encouragent cette nouvelle forme d’organisation et de production. »

Tiberius insiste sur le fait qu’il faut considérer le projet au niveau urbain : « La région de Verdun est une zone dortoir bien desservie par les transports en commun. Ses habitants y reviennent uniquement pour dormir. Pour leur travail ou leurs loisirs, ils préfèrent se rendre dans les quartiers plus centraux. Chez Sensorica, nous voulons revitaliser Verdun et faire en sorte qu’il devienne aussi attrayant que le Plateau de Montréal. Nous ambitionnons de créer de véritables hubs d’activité. » Certains laboratoires seront installés au bord de l’eau et d’autres, au milieu de la verdure. Par la force des choses, les activités s’organiseront différemment d’un endroit à l’autre, parce qu’elles seront intégrées localement.

« L’intégration dans le quartier revêt une grande importance, car à défaut d’une bonne intégration, le projet échouera », affirme Tiberius. « À ce stade, toute la difficulté consiste à faire comprendre les avantages de ce système aux personnes concernées, surtout les ouvriers qui n’ont pas nécessairement l’habitude d’une organisation horizontale du travail. Nous nous donnons un an pour nous focaliser sur la communication autour de ce projet. Nous mettons au point un plan d’action pour qu’il soit profondément inclusif. Chez Sensorica, c’est tout un groupe de personnes qui fait le lien entre les membres du réseau. Elles "traduisent" le projet au bénéfice des habitants du quartier pour qu’ils puissent en comprendre l’idée. Le feed-back est généralement positif. »

« Ce projet se base sur l’argument que nous avons besoin d’une masse critique pour prouver que l’entrepreneuriat collaboratif fonctionne. Nous voulons démontrer que lorsque nous mettons tout en commun et que nous communiquons les uns avec les autres, nous obtenons de meilleurs résultats qu’en appliquant la logique du 1+1+1+1+1+1+1. »

Une plate-forme collaborative physique pour Bruxelles ? Du fablab à la Fab City

Le projet de Verdun a inspiré Sigried. « Entendre le récit de Sensorica et constater qu’à Montréal, ce type de projets est mis en œuvre à grande échelle a eu un effet très stimulant sur moi. Sensorica prouve qu’un système de fablab peut avoir un impact énorme sur une ville. Imaginons que ces fablabs se développent au point de pouvoir commencer à concurrencer Ikea ! Au lieu d’aller dans l’un des magasins de la chaîne pour meubler notre maison, nous irions dans un fablab pour fabriquer de nos propres mains tous les objets dont nous avons besoin ! »

De retour à Bruxelles, elle a facilement trouvé un exutoire à toute l’énergie accumulée à Montréal. « Bruxelles se caractérise par une grande diversité des fablabs, mais c’est précisément la raison pour laquelle l’impact de l’entrepreneuriat collaboratif entre eux reste limité. Il y a des fablabs pour chaque administration, la VGC, la Région, la COCOF, la VUB, l’ULB, les communes, etc. Sans compter qu’ils ciblent tous un groupe spécifique. Certains s’adressent au grand public, aux bricoleurs ou aux personnes qui ne connaissent pas encore le concept. D’autres s’orientent plutôt vers les petites entreprises, les artistes ou les artisans. »

Personne ne semble avoir conscience qu’à Bruxelles, il y a suffisamment de fablabs pour créer une Fab City.  Dans une Fab City, la production s’effectue de nouveau en ville, les déchets et la pollution diminuent et les habitants se réapproprient le processus de fabrication. Il manque une macrovision à Bruxelles, tandis que l’éparpillement des structures les empêche d’œuvrer collectivement. « Ne serait-il pas préférable d’investir dans l’achat de plusieurs machines spécifiques ou d’une infrastructure plus vaste plutôt que d’avoir un fablab pour chaque type de public ? », se demande dès lors Sigried. Ce qui caractérise Sensorica, c’est qu’elle voit grand et mise sur la production à grande échelle, avec une professionnalisation du concept. À Bruxelles, nous avons tendance à agir parce que socialement, nous y voyons une plus-value, pour après seulement nous professionnaliser, le cas échéant. Sensorica a une tournure d’esprit américaine : chaque intervenant et chaque projet est analysé jusque dans les moindres détails, elle s’inspire par ailleurs beaucoup du monde des entreprises. Tiberius indique ainsi que le commercial peut aussi être collectif. Nous associons souvent la collectivité au social, c’est là que réside la principale différence avec l’approche de Sensorica. Au Canada, l’entrepreneuriat est beaucoup plus vivace qu’ici en Belgique.

Personne ne semble avoir conscience qu’à Bruxelles, il y a suffisamment de fablabs pour créer une Fab City

Mais Sensorica élève son projet bien au-dessus de la culture d’entreprise classique grâce au système de collaboration peer2peer. Une Fab City qui collabore avec des fablabs ne suffit pas. Ces fablabs ne sont pas en mesure de mettre sur pied une production par leurs propres moyens, ils ont besoin de designers, de créatifs, d’ingénieurs et de programmeurs qui travaillent conformément au principe du peer2peer. Ils ont besoin d’un cadre de collaboration pour pouvoir organiser un projet collectivement. Le système d’exploitation open source Linux en est un exemple. Des personnes installées aux quatre coins de la planète et qui possèdent toutes leurs propres qualités joignent leurs forces pour créer un produit ou un prototype innovant.

Après sa rencontre avec Tiberius, Sigried a tout à coup distingué le tableau d’ensemble. « Ce que je fais maintenant dans le fablab de Molenbeek, c’est presque une goutte d’eau dans la mer. Mais j’ai compris aujourd’hui que cette petite goutte peut avoir à terme un impact beaucoup plus percutant que je ne le pensais. Plus nous serons nombreux à nous lancer dans cette démarche, à en parler, à partager avec d’autres, plus il y aura de personnes qui nous rejoindront et plus le mouvement prendra de l’ampleur. À un certain moment, nous atteindrons le fameux tipping point, ce point où la masse critique devient si importante quon peut vraiment influencer le système et créer quelque chose de nouveau. »

Toha De Brant

[1] Un attracteur est un concept qui vient de la théorie des systèmes. Un système dynamique évolue vers un état stable, ou attracteur, et y reste, quelles que soient les perturbations extérieures. Il parcourt ainsi un trajet bien précis en direction de l’attracteur.