Compte rendu – débat de clôture sur l’hypercentre (29/06/2023)

04/08/2023

Le BRAL a organisé une journée dédiée à l’hypercentre de Bruxelles. Le matin, l’ARAU a donné une visite guidée sur la transformation des boulevards du centre qui démarrait à la Bourse et s’achevait à De Brouckere. Nous avons ensuite entrepris une cartographie subjective et disputée des différents quartiers longeant le piétonnier avec un groupe intergénérationnel et diversifié. La journée s’est clôturée par un débat à De Markten.

Retour sur la balade 

L’ARAU s’est penchée sur le piétonnier dix ans après son instauration. Leur analyse avait pour but de faire le bilan et un suivi de l’évolution des grands projets, des permis délivrés ou encore des dynamiques en place sur le piétonnier. Ils mettent en lumière le décalage entre le discours politique et la réalité du terrain. D’un côté, la politique met en avant l’importance des commerces de proximité, le besoin en logement abordable, et l’importance de limiter l’Horeca pour tendre vers une ville mixte. Alors que sur le terrain, c’est tout le contraire qui se développe. Cette grande zone piétonne est devenue un hypercentre vendu à l’international qui est dur à déconstruire car si personne ne veut retourner à l’axe dédié aux voitures, les conséquences sont importantes sur le cadre de vie et l’habitabilité du centre-ville.
 

Retour sur la cartographie

Pendant l’après-midi on s’est baladé dans des petites groupes pour faire une cartographie subjective. Le public était très mixte, intergénérationnel avec un niveau de connaissance très différent. L’idée était de récolter des avis et des ressentis sur le piétonnier et ses environs. Pépites, coups de cœur, espaces à préserver. Ils ont partagé leurs impressions comme le wow. Beurk. Brol. Bien ou pas bien ? Quelles sont les limites physiques de l’hypercentre ? Les espaces non accueillants ? L’atelier a quoi qu’il en soit relevé toute une série de choses. Ce qui est certain c’est que les changements d’ambiances peuvent se produire de manière progressive ou alors très rapide (à 25m près).Par exemple, les espaces calmes se font rares – une église était le dernier lieu calme dans une des zones. L’espace public est très encombré entre les terrasses.
 

Le débat : conclusions

Le compte-rendu intégral du débat se trouve ci-dessous mais voici déjà les différentes conclusions qui ont pu être tirées.

L’hypercentre est habité mais cela est souvent mis de côté face aux politiques d’attractivité mises en place dans le centre-ville. Les lieux de calme et de détente se font rares comme l’a été constaté dans plusieurs zones lors de l’atelier cartographique. À qui sont destinés les aménagements et les commerces dans le centre ? Le constat d’une ville habitée doit à présent se traduire dans une politique de développement et des aménagements adaptés. Par exemple, faudrait-il limiter la zone “touristique” du centre pour préserver une certaine quiétude dans certains quartiers ? 

La ville mène une politique d’attractivité touristique pour se positionner comme ville de destination face à la concurrence d’autres métropoles internationales. Cela implique que l’hypercentre ressemble de plus en plus à un centre commercial à ciel ouvert capable d’accueillir des foules en quête d’expériences commerciales et évènementielles. L'offre Horeca associée s’y est développée en parallèle et y est dimensionnée proportionnellement.

La ville manque de données pour prendre des décisions sur l’avenir de l’hypercentre. Comment les politiques touristiques, commerciales et culturelles sont-elles déterminées ? Les dernières données datent de 2018-2019 mais la Ville ne les a reçues que maintenant. L'absence de recul ne permet pas de prendre des décisions qui tirent des leçons du passé. La politique régissant l’hypercentre ne doit pas se faire à l’aveugle ou sur base de ressentis. Des données chiffrées doivent être produites de manière indépendante et servir de base au développement d’une vision pour l’avenir de l’hypercentre. Le BSI-Brussels Centre Observatory (BSI-BCO) permettait cela dans le temps. Ne serait-il pas temps de refinancer ce genre d’initiative ?

Les conséquences de la piétonnisation ne se limitent pas à la mobilité. Avec l’élargissement de l’hypercentre et de la zone piétonne, il faut croiser les réflexions sur la mobilité avec celles sur le tourisme, le commerce et le logement. L'aménagement de l’espace public est un levier important mais qui ne doit pas être pensé de manière isolée. Quels aménagements pour quelles zones et quels usages ?  La piétonnisation à outrance est-elle encore une piste à explorer, sachant qu’elle va de pair avec une extension des terrasses et une modification de la typologie commerciale ?

La culture bruxelloise se produit également dans les interstices de la ville, hors des institutions. Il faut laisser un certain degré de liberté aux citoyen·nes pour se rassembler et se rencontrer. Pour cela, des aménagements (ou une absence de ceux-ci) sont nécessaires pour éviter de tout vouloir cadrer en permanence. La commercialisation de l’espace public via l'extension de la zone dédiée aux terrasses a chassé les usagers·ères de certains lieux. L’hypercentre doit rester un espace accueillant pour tout le monde, indépendamment de la taille du portefeuille.
 

Le débat : compte rendu

Le panel était composé de Julie Huntz (politique bruxelloise chez UNIZO), Fabian Maingain (Echevin des affaires économiques à la Ville de Bruxelles – Défi), Benjamin Wayens (géographe enseignant à l’ULB-IGEAT) et Marion Alecian (directrice de l’ARAU) et modéré par Sofie Vermeulen.
 

Qu’est-ce qui constitue l’hypercentre bruxellois ?

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Figure 1: Mezoued, Vermeulen & De Visscher et al. (2020). Au dela du Pentagone, p.11

Sofie Vermeulen: L’hypercentre de Bruxelles est bien plus étendu et reprend la plupart des autres quartiers sur la carte – ça montre que la politique doit être menée à un niveau bien plus large que le simple pentagone – avec tous les acteurs inclus bien évidemment. Voici ce qu’on peut lire dans « Au-delà du Pentagone » (p112) :

La population totale du centre-ville métropolitain en 2019 était de 324 500 habitants. Il est composé de 38 quartiers statistiques, c’est-à-dire des 10 quartiers du Pentagone ainsi que de28 autres quartiers. Il s’étend sur 8 communes au total et comprend à la fois le haut et le bas de la ville, ainsi que la partie centrale de la zone du canal. Il représente le principal lieu d’arrivée des personnes qui viennent s’installer à Bruxelles, et ce tant pour les populations aisées que pour les classes populaires. On y retrouve également 6 grandes gares, un pôle universitaire et d’enseignement supérieur ,la plupart des lieux culturels bruxellois, une importante concentration de commerces, plusieurs grands hôpitaux, les institutions européennes, fédérales, régionales bruxelloises et flamandes, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, etc.”
 

Travail des étudiants en géographie (IGEAT)

Depuis son instauration en 2014, le piétonnier a fait couler énormément d’encre. On entend souvent parler « d’hamburgerisation » ou encore d’une augmentation du nombre et de la taille des terrasses. Qu’en est-il vraiment ? Quatre étudiants à l’IGEAT ont travaillé l’évolution des boulevards du centre sous la supervision de Benjamin Wayens.

Qu’en est-il de l’évolution des terrasses, du nombre de commerces, du nombre d’hamburgers en plus ? Le centre regorge-t-il encore de « pépites » cachées qu’il faut absolument préserver ? Quelle offre culturelle peut-on trouver dans le centre-ville ? Voici quelques conclusions issues de leurs recherches :

  • Le nombre de terrasses sur le piétonnier a clairement augmenté et leur superficie a été multipliée par 4 entre 2014 et 2022. Un nouveau pôle a également vu le jour au sud du piétonnier, au niveau de son articulation avec la place Fontainas.
  • Au niveau du fast-food, la quantité des restaurants « fast-food » a été multipliée par 2. Par contre, le nombre global de restaurants a augmenté par 8. On en déduit donc que la proportion de restaurants type « fast-food » a diminué par rapport au nombre total des restaurants sur le piétonnier.
  • Si on ne peut pas dire que les « pépites » (définies comme des commerces hyper spécialisés) aient disparues, leur nombre a grandement diminué. Entre 2017 et 2023, le nombre de pépites est passé de 162 à 114 unités, soit 29,6% en moins sur une période de cinq ans.
  • Le nombre de commerces de biens culturels sélectionnés semble structurellement en déclin : dans le périmètre étendu du piétonnier, entre 1997 et 2022 ils passent de 145 à 59, soit une diminution de 59 %.
     

L’hypercentre

Pour commencer, Sofie Vermeulen (modératrice) a posé une question aux quatre panélistes : Que signifie l’hypercentre, ce jargon souvent utilisé par les géographes pour décrire un centre-ville ?

Julie Huntz (politique bruxelloise chez UNIZO) : l’hypercentre est une hyper-connectivité déconnectée, une hyper-mixité structurée et une hyper-diversité homogène.

Fabian Maingain (Echevin des affaires économiques à la Ville de Bruxelles – Défi) : l’hypercentre c’est le cœur battant de Bruxelles, l’organe principal de Bruxelles qui organise le flux et le redirige ensuite vers les autres quartiers.

Benjamin Wayens (géographe enseignant à l’ULB-IGEAT) : l’hypercentre est l’espace constitué d’une série d’espaces qui dépassent le caractère local et international de la ville. Il y a deux hypercentres : celui du haut de la ville et celui du bas de la ville.

Marion Alecian (directrice de l’ARAU) : l’hypercentre est composé de plusieurs centres : le centre historique, le centre touristique et la zone piétonne élargie. C’est une zone qui constitue la vitrine de Bruxelles, son attractivité, Bruxelles ville internationale, celle qui a lancé un véritable changement de paradigme. 

Mot du public : il ne faut pas oublier que c’est un lieu habité.
 

Qu’en est-il du Schéma de Développement Commercial de la Ville ?

L’ancien Schéma de Développement Commercial avait été introduit par la prédécesseure de Fabian Maingain, Marion Lemerse (MR).

Il y a plusieurs différences, dont la volonté de travailler sur quatre flux de visiteurs : les habitants, les travailleurs, les chalands de passage et les jeunes. La première constatation a été que l’hypercentre est d’abord une zone de chalandise pour les habitants du pentagone. Il faut qu’ils puissent réquisitionner un espace qui faisait la part belle d’un centre-ville de destination. Par exemple, il y avait une volonté de faire disparaître le Brico pour y mettre autre chose – destiné à un autre flux. C’est important de ne pas que mettre un seul flux de chalandise pour que l’offre commerciale réponde aux besoins des différents flux, d’où le flux habitant qui a été rajouté dans la stratégie.

Bruxelles est une ville jeune et il faut s’assurer que le piétonnier soit adopté par la jeunesse. Il faut pour cela rendre l’espace public à la jeunesse.

Il y a également l’enjeu de destination : il faut maintenir l’attraction du piétonnier pour tous les Belges et les touristes qui s’y rendent que temporairement.

Fabian Maingain poursuit qu’il faut faire le lien avec le centre historique. Comment faire coexister les différents flux, des intérêts qui ne sont pas les mêmes ? C’est difficile de rendre le projet lisible.

Avec l’offre Horeca qui s’agrandit, on avait l’impression de laisser filer l'Horeca. On a du se poser des questions pour mieux comprendre la situation: quelle est la taille des cellules nécessaire ? Combien en faut-il ? Le fait que le centre soit une zone administrative au Plan Régional d’Affectation du Sol est une grosse faiblesse de la zone du centre. Cela donne moins de prise à la Ville.

Une deuxième différence est donc cette volonté claire de remettre de l’offre commerciale pour les quatre flux. On renforce et on rend l’hypercentre plus résilient et résistant aux chocs. Par exemple, le quartier européen a été beaucoup moins résistant à la crise covid. Il faut prémunir cela. 

Le nombre de terrasses a certes augmenté mais il est important de rappeler que cette envie de terrasses est partagée par les commerçants et les utilisateurs.
 

Quels instruments est-ce qu’on a pour soutenir le commerce local ?

Julie Huntz a mentionné Good Move et son impact sur le commerce de détail qui a subi un gros coup. Il y a une fuite, une dispersion du commerce de détail dans l’hypercentre. S’il survit, c’est qu’il y a encore une demande pour celui-ci – il faut s’en assurer.

Les plans de mobilité ne doivent pas empêcher les gens de venir dans le centre. La ville doit rester accessible pour tout le monde et cela se passe également à travers une politique de parking socialement juste – cela coute très cher de se parquer dans le centre. C’est également difficile de s’en sortir quand l’instruction du permis d’urbanisme dure tellement longtemps. Cela prend parfois 12 à 16 mois pour qu’un permis soit accordé et pouvoir exercer sa fonction. Cela crée une fuite de commerçants.

Une grande partie des chalands viennent d’ailleurs des Brabants selon Fabian Maingain. On estime cette part à 30% et il y a plus de personnes venant du Brabant Wallon que Flamand. 50% sont des bruxellois venant des 19 communes bruxelloises. Il y a donc des personnes venant d’encore plus loin qui sont attirées par le centre.

Le problème des loyers démesurés favorise d’une certaine manière l'Horeca « fast-food » qui peut se permettre de faire dix services par jours, contrairement à un restaurant qui en fait peut-être deux. Sans cela, c’est impossible de payer des loyers coutant plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Il partage également le constat qu’il y a un gros problème sur le commerce de détail. Cela pose des questions sur la question des loyers : quelle est le bon loyer pour des commerces ?

Pour info, la Régie foncière de la Ville de Bruxelles dispose de 722 unités. 15% d’unités commerciales. 70-90 (avec CPAS) unités sur la zone piétonne sont dans les mains des pouvoirs publics. Concernant la typologie commerciale, la moyenne de la surface commerciale fait 70-100m². Cela nous protège d’une certaine façon contre les grandes enseignes, d’où la raison pour laquelle il y a plus de petites enseignes dans le pentagone. Les grandes enseignes demandent 1000-3000m² au minimum. 

Marion Alecian affirme que la Régie foncière est un outil extraordinaire pour diriger la politique commerciale. Les réunions de projet, l’instruction d’un permis sont également des opportunités importantes mais sont souvent manquées pour orienter certains projets dans une direction intéressant pour l’avenir du centre-ville. Par exemple, où sont les commerces activant le rez-de-chaussée de Brucity, le centre administratif de la Ville de Bruxelles ?

Les enquêtes publiques sur les changements d’affectation de commerce à Horeca sont également un outil intéressant. Comment faire pour maintenir les affectations commerciales plutôt que l’arrivée de horeca?

Il faut absolument faire en sorte que les commerces qui marchent bien restent. Ils répondent à la demande, font preuve d’un travail de plusieurs générations issues de l’immigration. Y a-t-il de la place pour l’entreprenariat ethnique et la production en ville ? 

Si la Régie est en effet un levier important, Fabian Maingain précise qu’au niveau des baux commerciaux une seule cellule s’est libérée depuis 2018 (Oxfam).

Il rappelle également que le premier objectif au Palais du midi est de permettre à tout le monde d’y rester, malgré le chantier à l’arrêt. Il n’y a pas de volonté politique de changer les commerces ethniques dans le quartier.

Benjamin Wayens parle de l’aménagement de l’espace public et explique que les politiques d’apaisement viennent d’une vision très fonctionnaliste avec une séparation claire des flux. Il est important de maintenir les traversées piétonnes (même si ici c’est difficile vu l’historique médiéval de Bruxelles). Il y a eu une vraie « chasse aux véhicules statiques ».

Il faut maintenir une certaine accessibilité et ce avec la diversité de voiries (médiévales, grands boulevards, etc.). Pour cela, il faut appliquer une planification croisée de la mobilité et l’activité qui y aura lieu. Ça n’a pas été le cas avec le piétonnier. Il y a eu une absence de réflexion sur ce qui allait se passer derrière les politiques de mobilité.

Quel degré d’apaisement faut-il avoir pour les différentes zones ? Ne faudrait-il pas refermer la page du piétonnier ? Pour lui, il est temps de calmer le jeu pour le reste du piétonnier. Il faut maintenant choisir les flux qu’on veut et les activités qui y sont liées.

Une participante précise que le succès du piétonnier a clairement montré le besoin d’espace public dans le centre. Elle mentionne également le fait que le piétonnier est devenu une grande zone logistique le matin. Comment faisaient les commerçants avant ? N’ont-ils pas gagné du temps ?

Une grande partie de la contestation était liée au manque d’une étude sur les incidences environnementales, une absence d’un plan de mobilité, la création du mini ring et la menace de l’arrivée des 4 parkings sous terrains.

Il y avait des analyses quantitatives dans le temps grâce au Brussels Centre Observatory (BCO). La Ville de Bruxelles est-elle au courant de ce qui se passe ? Y a-t-il eu une évolution de l’habitat ? de la sociologie des ménages ?

Fabian Maingain avoue qu’ils ont des chiffres mais qu’ils viennent beaucoup trop tard. Ils ont des données de 2018-2019 aujourd’hui. Le premier enjeu est donc d’avoir des donnés. La Ville n’a pas de données sur les routes logistiques (ils les ont pour Ziegler ou les H&M de ce monde mais pas les petits commerçants). Pour les petites PME et les indépendants : quelles sont les leurs ? Ils sont contraints de livrer entre 9 et 11h, ce qui est souvent difficile et demande plus de personnel et de matériel. La ville n’a pas le recul nécessaire pour faire des analyses.
 

Tourisme, culture et évènementiel 

Le tourisme est une activité importante à Bruxelles et particulièrement dans la Ville de Bruxelles où on compte 2,3 millions de nuitées par an. Il faut une offre suffisante d’Horeca pour répondre à la demande créée par les touristes. La question reste comment est-ce qu’on trouve un équilibre entre l’offre pour les touristes, éphémères, et les locaux, qui habitent l’hypercentre ?

Il y a également différents types de touristes – comment est-ce qu’on doit définir les chalands qui viennent passer un moment avenue de Stalingrad et faire des courses rue de Brabant (hors périmètre mais pertinent ici).

Question au public : c’est quoi la culture ? La culture inclut les nightclubs, les cafés. Mais également l’espace public où il faut laisser les gens faire ce qu’ils veulent et s’organiser.

La hausse importante de l’Horeca a un effet non-négligeable sur les infrastructures culturelles. Benjamin Wayens précise que c’est dur de trouver les chiffres sur l’évolution de ces infrastructures – par exemple, comment est-ce qu’on doit définir une galerie d’art ? Une bonne nouvelle est que la diminution n’est pas répartie de manière égale à travers les secteurs. Les instruments de musique parviennent à se maintenir dans la rue du Midi. Par contre, les magasins de BD, les libraires battent de l’aile et peinent à survivre.

Au-delà des magasins culturels, il y a également une culture immatérielle qui fonctionne et qu’il faut absolument valoriser. Marion Alecian utilise les visites guidées de l’ARAU comme exemple qui marche bien.

Par contre, il y a selon elle une confusion entre politique culturelle et événementielle : qu’en est-il de la politique de la Ville de Bruxelles ? Bruxelles a la volonté de se démarquer en étant une ville attractive, festive. Est-ce que c’est maitrisé ? Ce qui est facile pour la communication politique comme ça attire du monde est plus difficile à accepter pour les habitants qui se plaignent de cette ville de plus en plus festive. 

L’ARAU craint donc une instrumentalisation de l’évènementiel comme politique culturelle. Mais en fait c’est une politique d’attractivité via l’événementiel et un développement commercial surtout Horeca. Sans être contre cela en bloc, il y a une réelle impression de surcharge pour l’instant. Les privatisations excessives de l’espace public (comme à de Brouckère par exemple) ou les nuisances sonores liées aux évènements dénaturent vraiment la vision de culture.

Pour faire le lien entre la culture et le commerce, Julie Huntz détaille que UNIZO avait été sollicité pour créer un village de fabricants artisanaux dans le cadre des Plaisirs d’Hiver. Ils étaient pour et l’ont réalisé mais ça devient rapidement impayable pour la plupart des gens : ça coute souvent 50€ pour un objet artisanal. Pourtant la dépense moyenne aux Plaisirs d’Hiver tourne plutôt autour de 20-25€ pour le client moyen.

Fabian Maingain repose la question sur les lieux de consommation culturelle, qu’est-ce que la culture ? Il y a une concurrence effrénée intra-ville qui oblige Bruxelles à se positionner face aux autres centres culturels. Il y a un besoin de créer des lieux et des évènements qui attirent car c’est ce qui en fait une ville de destination.

Quels sont les lieux où on peut introduire de l’événementiel ? Tout le monde se plaint aujourd’hui que l’évènementiel à Bruxelles s’éparpille. Faut-il alors tendre vers cette dispersion équilibrée ? Il est évident qu’on n’est pas au point de balance aujourd’hui, il faut essayer de le trouver. Mais si on arrête de promouvoir la dimension culturelle-événementielle, on va avoir un grand problème économique. L’offre commerciale et culturelle est aujourd’hui surdimensionnée par rapport aux habitants « locaux ».

Du public, le collectif Free 54 (qui se bat pour un regain de l’espace public face à la commercialisation excessive de celui-ci à cause de l’extension abusive des terrasses, entre autres) prend la parole pour définir la culture comme étant également ce qui se passe dans les interstices de la ville, dans les espaces non-définis. Les bruxellois n’ont pas toujours de l’argent à dépenser sur les terrasses des cafés et des restaurants. Ce n’est également pas toujours dans les cafés qu’on rencontre le plus de gens. Ces espaces informels sont des espaces intergénérationnels et inter destination ou touristes, locaux, jeunes, vieux ont l’occasion de croiser et échanger. La place Sainte-Catherine était un espace de rencontre, informel où débats, barbecue, conférences, rap, musique ont eu lieu. Pour lui, c’était une partie de la culture qui a aujourd’hui en grande partie disparu.

Dans le temps, l’ancienne échevine Marion Lemesre avait déjà annoncé que la Ville allait y autoriser des terrasses tout en soutenant l’économie locale. Sept ans plus tard, les gens qui occupait la place Sainte-Catherine ne sont plus là. Ils sont soit au basket sur le Nouveau Marché aux Grains soit dans la zone verte derrière le Marché aux Poissons. Pour lui, on a perdu la diversité et on trouve surtout des terrasses et des gens qui y consomment. C’est aussi chouette de laisser des lieux sans destination plutôt que de vouloir toujours les remplir.

Est-ce qu’on peut se débarrasser des terrasses ?

Pour Fabian Maingain, cela dépend des endroits. Une conséquence du COVID est le besoin accru de terrasses pour les commerces. Le Marché aux Poissons, par exemple, est un espace où il y a plus de terrasses mais elles sont beaucoup plus sur les places de parking, ce qui permet d’économiser de l’espace public qui peut être utilisé autrement. La Ville essaie également d’avoir une politique saisonnière en accordant uniquement des autorisations pendant les beaux mois pour réduire la pression toute l’année sur les riverains.

Selon lui, la Ville n’est pas en train de laisser filer les terrasses : il y a des moratoires dans quelques zones mais pas partout. D’ailleurs, des terrasses sont retirées chaque année (sauf l’année COVID).

Une participante met en avant que plusieurs familles sont occupées à quitter le centre. Surtout celles qui ont des jeunes qui doivent étudier mais n’y arrivent pas vu les nuisances causées pendant les périodes d’examen où il faut généralement aérer vu les températures chaudes mais où le bruit ambiant empêche de se concentrer.

Une autre participante explique qu’on va de plus en plus vers des aménagements pour terrasses avec cheminements piéton caractérisés par une zone de plain-pied et une différence de revêtement pour démarquer les espaces. On étend la ville festive via les réaménagements de l’espace public. La manière de définir l’espace public est peu critiquée car liée à l’apaisement (voiture vs. piéton) du centre : c’est une erreur fondamentale car c’est un espace public monofonctionnel et peu protecteur.

Cette généralisation du plain-pied est en effet très difficile à critiquer selon Marion Alecian car il répond également à des besoins d’accessibilité pour les PMR, par exemple. Les effets secondaires sont eux très pervers : insécurité, destinations à priori commerciales. Il y a un réel besoin de structurer les aménagements. On a hérité un modèle du passé (trottoirs étroits, pavés, circulation automobile à un autre niveau) qui marchait bien mais on s’en sépare. Pourquoi faut-il absolument réaménager la rue Sainte-Catherine ou la Place du Samedi ?

Tout piétonniser n’est plus une politique moderne, comme le démontrent des livres expliquant le côté dépassé de ces aménagements. L’ARAU et walk.brussels vont d’ailleurs organiser une journée d’étude sur l’accessibilité pour trouver des propositions à ce sujet.

Pour en revenir aux terrasses, il faut certes travailler sur l’espace mais il faut surtout y consacrer du temps. Les règles existent déjà mais elles ne sont pas appliquées.

Benjamin Wayens pense qu’il faut changer la manière dont on pense la ville. Il faut passer d’une logique où on veut la reconstruire en permanence et commencer de zéro à une logique où on entretien la ville et on travaille à partir d’analyses de l’existant, où des microdécisions peuvent être appliquées. Ne faudrait-il pas appliquer un moratoire sur les travaux ?

La Ville essaie pourtant de répondre aux problèmes via des réaménagements : quand on réaménage, comment est-ce qu’on délimite l’espace ? En créant de l’espace pour y accueillir des terrasses. Fabian Maingain n’est pas spécialement demandeur du plain-pied – il est ok pour des terrasses sur les places de parking.

Sofie Vermeulen conclut que le choix des matériaux et des aménagements est important mais: « ce ne sont pas les pierres qui racontent l’histoire ».
 

Quel impact des centres commerciaux ?

Fabian Maingain rappelle qu’il n’y a pas de Schéma de Développement Commercial sur le plateau du Heysel.

Comment les centres commerciaux vont-ils chercher leurs clients ? Docks a d’abord été chercher dans la rue Neuve, à Schaerbeek. Quelle sera la conséquence si de nouveaux centres commerciaux se développent ? Comment est-ce qu’on évite que la part du gâteau soit perdue au niveau du centre-ville ? Ces pôles commerciaux misent sur une offre standardisée, un Horeca qui prend énormément de place. On vend aujourd’hui une expérience shopping à travers la culture et l’événementiel plutôt que simplement aller faire ses courses. Il faut donc « répliquer » pour maintenir notre offre dans le centre.

Même si ce n’est pas un concept qu’il apprécie, il faut dire ce qu’il en est, le centre-ville est un centre commercial à ciel ouvert. C’est une des manières de rétorquer face aux shoppings. Il faut réussir à vendre le centre-ville pour ce qu’il est. C’est une stratégie commerciale, pas un projet de ville.

Benjamin Wayens rétorque : il faut arrêter la course à l’échalote. Il faut arrêter la course au gâteau. Le gâteau ne s’agrandit pas et donc le m² devient de plus en plus rentable. D’ailleurs, le Schéma de Développement Commercial recommande un rapetissement de la zone commerciale. Tout le monde aurait à gagner de réduire le nombre de m² et nombre d’activités commerciales.

On fait de solutions à l’échelle individuelle alors qu’il faut un moratoire à l’échelle globale.

Pour UNIZO, les shoppings centre classiques n’ont pas un grand avenir. Julie Huntz donne l’exemple de U Place qui a été renommé Broeklin et qui se dirige maintenant vers un centre de commerce de détail avec des PME (petite ou moyenne entreprise). On s’éloigne de la vision de centre commercial puisqu’ils n’incluent pas ce genre d’entreprise. Où est la place pour les PME ? Dans le centre-ville, hormis dans l’Horeca, on en retrouve de moins en moins.

Marion Alecian partage une crainte : on développe en réalité une stratégie commerciale sans développer un projet de ville. Il faut commencer par se recentrer sur les besoins d’habitabilité de la ville, faire un cercle vertueux lié à une demande pour les habitants. Et ensuite adapter l’offre commerciale aux besoins identifiés. Important que le pouvoir public se concentre là-dessus.

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