Arrêtons d’évaluer la musique en comptant les notes - un appel pour la décroissance

"Conventional economics starts with certain basic premises that are clearly unequivocally incorrect: that the environment is a subset of the economy, that resources are infinitely substitutable and that growth in population and consumption can continue forever."

Cette citation résume bien l’analyse de Richard Heinberg dans son livre “The end of growth: adapting to our new economic reality”, dont nous vous proposons un résumé dans cet article. Cet ouvrage, écrit en 2011 dans un contexte de post-crise financière, met en avant les problèmes liés à une économie basée sur une croissance jugée illimite et des dettes colossales.

Les exemples et les problématiques cités sont, certes, plutôt « américains », mais son analyse pointe néanmoins des faiblesses que nous retrouvons également dans notre système européen. La crise actuelle a, une fois de plus, mis en exergue les limites de notre système et sa fragilité, car trop dépendante à la croissance. Vous trouverez dans cet article un très bref résumé de l’histoire de notre économie, qui vous donnera une bonne partie des informations nécessaires pour comprendre notre système actuel.

Comme lors de la crise financière de 2008, grand nombre d’économistes proposent aujourd’hui des alternatives à cette forme d’économie, pour évoluer vers un système plus juste et durable. Nous vous en avons sélectionné quelques-unes qui nous ont plu en fin d’article, mais la liste est très loin d’être exhaustive.

  1. Comment en est-on arrivé là : très bref historique de notre système monétaire et financier

Du troc à la spéculation

Le troc  Avant l’invention de la monnaie, le troc était le moyen d’échange le plus répandu. Ce système fonctionnait à merveille dans les petites communautés, où chacun se spécialisait dans un produit ou service. Cependant, il avait ses limites : le troc exigeait de pouvoir proposer à un moment spécifique, un produit ou un service de valeur équivalente. Pas toujours évident, surtout lorsque les communautés ont commencé à s’étendre et les échanges à augmenter.

La monnaie « métallique »         La monnaie a été une magnifique invention pour pallier ce problème. Ce medium permettait des échanges plus flexibles, rapides et simples grâce à la valeur « métallique » de chaque pièce.

Ensuite, les premiers « banquiers » ont vu le jour. Vu que ce n’était pas prudent de voyager avec des grandes sommes d’argent, ces banquiers proposaient de garder l’argent en lieu sûr et distribuait des coupons en échange de la valeur mis en « banque ». Ces coupons papiers prenaient alors une valeur et remplaçaient les pièces.

Le prêt et l’intérêt           Petit à petit, les banques ont commencé à distribuer plus de coupons que leur stock réel d’or via des prêts, pour lesquels ils demandaient des intérêts s’élevant à un pourcentage du prêt : le système de réserves fractionnaires était né. Ce système permit de mettre en circulation des sommes croissantes de monnaie et de créer plus de richesse. Mais cette expansion était tout de même limitée, car, à l’époque, les sommes pouvant être mise en circulation étaient liées à l’or ou l’argent disponible.

La monnaie « virtuelle »              Au 13e siècle, la Chine était le premier pays à mettre en place une monnaie papier non garantie par un métal. Au 20e siècle, elle est devenue la norme universelle suite, notamment, aux accords de Bretton-Woods.

Cette monnaie « abstraite » a ensuite favorisé l’apparence d’autres formes financières bien connues de nos jours comme les actions, obligations ou la vente à découvert. Tous ces instruments ont permis aux investisseurs de gagner (ou perdre) de l’argent grâce aux fluctuations des prix de produits et services, réels mais aussi imaginaires. L’argent était alors devenu une commodité, un produit à acheter et revendre et non plus un simple outil de transaction.

Le problème ? L’expansion de cette économie imaginaire ne prend pas en compte qu’elle nécessite de la force de travail et des ressources dans le monde réel. Avec des demandes toujours plus grandes, les ressources risquent de ne pas suffire pour toutes les satisfaire, menant à l’effondrement de tout un système. Pour fonctionner, ce principe nécessite de grandir sans cesse car un emprunt en rembourse un autre et ainsi de suite…

Un extrait pour reflexion

Why was usury banned?

« Usury changes things. With interest rates, money is no longer a simple and stable commodity that just happens to have been chosen as a medium of exchange. Projected through time, it multiplies, and this without any toil on the part of the usurer. Everything becomes more fluid. A man can borrow money, buy a loom, sell his wool at a high price, change his station in life. Another man can borrow money, buy the first man’s wool, ship it abroad, and sell it at an even higher price. He moves up the social scale. Or if he is unlucky, or foolish, he is ruined. Meanwhile, the usurer, the banker, grows richer and richer. We cannot even know how rich, because money can be moved and hidden, and gains on financial transactions are hard to trace. It is pointless to count his sheep and cattle or to measure how much land he owns. Who will make him pay his tithe? Who will make him pay his taxes? Who will persuade him to pay some attention to his soul when life has become so interesting? Things are getting out of hand.” – Tim Parks in Medici Money: banking, metaphysics and art in 15th century Florence (2006)


L’économie : une philosophie de vie

L’économie c’est aussi une série d’idées, de pensées et d’équations qui décrivent le fonctionnement de notre système, ou plutôt devrait ou pourrait fonctionner. Ce sont donc des choix à faire, en fonction des priorités que l’on pose.

18e siècle                   C’est au 18e siècle que l’on voit apparaitre les premiers « vrais » philosophes économiques comme Adam Smith, Robert Malthus et David Ricardo. Ces derniers ont introduit des concepts aujourd’hui universellement connus comme l’offre et la demande, la division du travail ou encore l’équilibre des transactions internationales.

Petit à petit, ces économistes ont commencé à introduire des notions et des termes de mathématiques dans leurs théories, prenant plutôt un regard scientifique que philosophique. Ils ont ainsi développé les prémices de la vision du libre marché et l’économie libérale.

Début du 19e siècle                   Cependant, l’élément le plus important à souligner est que tous ces économistes avaient anticipé la fin de la croissance économique. En effet, selon eux, l’économie était constituée de 3 éléments principaux : la terre, la force de travail et le capital. La terre étant limitée, la croissance de l’économie l’était aussi. Petit à petit, les économistes ont supprimé la terre comme élément indispensable dans leurs théories économiques, transformant l’économie classique en économie néo-classique.

C’est Karl Marx qui, au 19e siècle, parle pour la première fois de capitalisme. Ce courant est défini comme une économie basée sur le capital, c’est-à-dire la richesse, qui peut prendre la forme d’argent mais aussi de terre, bâtiments ou outils, mis en réserve pour produire plus de richesse. Ces richesses sont des propriétés individuelles, ce qui engendre une compétition accrue. En effet, tout le monde se bat pour agrandir sa part du gâteau. Ce qui est pris par l’un, ne peut plus être pris par un autre. Cette « philosophie » de vie ne promeut donc pas vraiment l’entraide et la solidarité.

Cette forme du capitalisme a été un élément essentiel à l’augmentation de la prospérité, mais elle a aussi mené a de grandes crises (comme la Grande Dépression de 1930, par exemple) et une croissance de l’inégalité des richesses à travers le monde.

Fin du 19e siècle - Le libéralisme social émergeait alors comme solution modérée, défendant le rôle du gouvernement dans des éléments comme le chômage, l’éducation ou encore les soins de santé. La volonté de ces économistes était de maintenir le dynamisme du capital privé, tout en limitant ses excès.

Lors des quelques décennies suivantes, trois courants économiques majoritaires étaient donc en compétition : le Marxisme, le courant néo-libéral et le courant socio-libéral, représenté par Keynes.

20e siècle - Après les années 80, le Marxisme a lentement perdu en importance. Ce sont donc les deux autres visions qui prédominent aujourd’hui.

Cependant, elles ont toutes les deux le même point problématique : elles estiment que la terre est un sous-ensemble de l’économie et que ses ressources peuvent être substituées à l’infini. Il ne faut pas être un grand économiste pour comprendre que cet élément essentiel de leur théorie ne tient pas la route.

 

  1. Et après la croissance ?

Pourtant, maintenir la croissance économique reste de nos jours l’objectif numéro 1 de tous les gouvernements. Pourquoi ? Tout d’abord, parce qu’elle est la seule mesure de ‘bien-être’ national. Pourtant, comme le dit Richard Heinberg, « calculer le bien-être d’un pays sur base de son PIB (Produit Intérieur Brut) a autant de sens que de définir la qualité d’une partition de musique en comptant son nombre de notes. ». Ensuite, nous avons créé un système financier qui nécessite la croissance. Notre système ne connait pas vraiment de mode « neutre » ou « stable », seulement la croissance ou la contraction.

Les diverses crises que nous avons traversées et celle que nous connaissons aujourd’hui en 2020 (en suivant la crise de santé corona) démontrent qu’une économie basée sur la croissance est non seulement extrêmement fragile mais engendre également des inégalités énormes lorsqu’elle ralentit.

Une fois de plus, il est temps de mettre en place des solutions durables, de revoir ce qui définit réellement la richesse d’un pays et de ne plus voir la décroissance comme une mauvaise chose. Richard Heinberg nous donne quelques pistes dans son livre.

En voici quelques-unes que le BRAL soutient fortement :

La monnaie post-croissance - Notre monnaie actuelle est basée sur un système de dettes et est fortement influencée par la spéculation - de éléments qui ne fonctionnent que dans une économie en croissance. L’idée de cette monnaie post-croissance serait de fonctionner en parallèle, afin de limiter (voire annuler) l’influence de ses fluctuations sur cette devise.

Les monnaies locales en sont un exemple et le BRAL vous présente la Zinne sur son site web.

Internaliser les externalités -Un des problèmes soulignés par bien des économistes est l’externalisation des coûts engendrés par les entreprises ou les consommateurs. Par exemple, une entreprise qui teint des vêtements et pollue l’eau, n’intègre pas les conséquences sur la santé des communautés environnantes ou le coût de dépollution de l’eau dans le prix de leur produit. La production ne prend donc pas compte de son impact réel, minimisant son influence à court et long terme !

Une manière d’internaliser les impacts externes est la mise en place d’une taxe communément appelée du « pollueur-payeur ». Inter-Environnement Wallonie vous explique les dessous de cet outil dans cet article. C’est aussi le concept derrière le principe de taxe zonale que le BRAL prône depuis des années.

Une autre vision de la propriété - Une autre manière de réguler l’utilisation des ressources est de mieux définir les droits de propriété. On parle ici de propriété sur des droits basiques comme l’accès à un air sain et une eau propre, par exemple, et ce pour les générations actuelles et futures. Si ces droits sont définis comme indéniables, la protection de ces ressources prend une légitimité légale. 

Un exemple : le droit d’accès à la terre. Dans certaines villes, une taxe sur la spéculation permet de maintenir la stabilité des prix et de garantir l’accès à l’immobilier à un plus grand nombre. Le système de land trust, mis en place par le Community Land Trust à Bruxelles, dont le BRAL est membre, est également une manière de diminuer la spéculation immobilière.

Une autre mesure de bien-être - Richard Heinberg mentionne quelques limites d’une mesure basée sur le PNB (Produit National Brut). Entre autres : augmenter sa résilience engendre une diminution du PNB. Un exemple très simple : en cultivant ses propres légumes, on ne soutient plus le secteur alimentaire. Mais aussi : le PNB ne démontre pas si la distribution des coûts et bénéfices est égalitaire. Il propose donc différentes alternatives comme le bien connu Gross National Happiness Indicator.

Un autre indicateur intéressant imaginé par le professeur autrichien Christian Felber est le PBC ou Produit du Bien commun. Cette mesure détermine l’impact sur le bien commun de chaque entreprise et chaque investissement. Vous pourrez en lire davantage dans son interview avec Triodos.

Aujourd’hui aussi, beaucoup d’économistes proposent des solutions dans diverses cartes blanches afin de limiter les dégâts de cette crise, à court mais aussi à long terme.

Aux Pays-Bas, par exemple, des académiques ont proposé un plan en 5 points : décroissance, redistribution, agriculture régénérative, diminution de la consommation et suppression des dettes du sud. Lisez les détails de leur proposition dans cet article. La Nouvelle Zélande a proposé en 2019 de créer un budget consacré au bien-être de leurs citoyens.

En Belgique, l’économiste Paul De Grauwe propose également la suppression d’une partie des dettes d’Etat, plus d’explication ici.

En cette période de crise, il est essentiel que les gouvernements apportent une réponse forte et claire à l’incertitude économique, en particulier pour les plus vulnérables. Cette réponse doit se concentrer principalement sur les besoins sanitaires et socio-économiques immédiats. C’est pour cette raison que le BRAL soutient une réforme forte, dont vous trouverez les détails dans cet appel aux politiciens.

En lisant le livre de Richard Heinberg, on peut se rendre compte que nous avons réitéré les mêmes erreurs après la crise de 2008. Ne nous laissons pas avoir une seconde fois. Les solutions sont là, certaines ont été suggérées il y a 10 ans déjà. Prenons le taureau par les cornes et n’attendons pas encore une crise pour mettre en place une réelle transformation.

Florence Lepoudre